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Internet a tué le ragot, ou pas.

3 min
À retrouver dans l'émission

Il y a quelques semaines, l’écrivain anglais Ian Leslie formulait une théorie intéressante dans l’hebdo britannique The New Statesman . La thèse de Ian Leslie : Internet a tué le ragot (le mot anglais est « gossip », qui signifie à la foi « ragot », mais aussi, dans une version moins négative « potin » ou « cancan »).

Quels sont les arguments de Leslie ?

Internet ne sait pas garder les secrets. On en a tous fait l’expérience : en adressant un tweet au monde entier alors qu’on pensait envoyer un message privé, ou en disant des choses pas très aimable dans un mail qu’on croyait n’adresser qu’à une seule personne alors qu’on avait cliqué sur « répondre à tous ». Bref, Internet nous a tous plongés au moins une fois dans l’embarras. « Les réseaux sociaux nous laissent croire qu’on est en train de chuchoter dans une soirée entre amis alors qu’on est en train de crier dans un mégaphone », écrit joliment Ian Leslie. Mais nous apprenons de nos déconvenues. Nous apprenons que nous sommes toujours susceptibles de faire une fausse manipulation nous apprenons que tous nos messages même ceux qu’on a détruits, peuvent réapparaître un jour nous apprenons que notre patron et nos gouvernants peuvent lire nos messages. La leçon que nous en tirons : ne rien écrire que l’on ne voudra retrouver en Une d’un journal. Voilà pourquoi Internet est en train de tuer le ragot. La rumeur qui touche des populations, profite pleinement d’Internet, mais le ragot, lui, qui suppose une transaction communication interpersonnelle, un « entre toi et moi » est menacé de toute part : au travail, les gens hésitent à utiliser leurs mails pour raconter un truc à un collègue. Même hors-ligne, avant de raconter quelque chose, on vérifie 15 fois que notre portable est bien éteint.

Alors, évidemment, on pourrait considérer que la fin du ragot est une bonne chose. C’est même ce que la morale nous inciterait à penser. Sauf qu’on peut voir les choses différemment. Le ragot a des fonctions sociales essentielles :

  • pour cancaner, il faut avoir confiance en son interlocuteur. Une confiance qui ne consiste pas s’assurer que cette relation ne dira pas de mal de moi. Mais confiance qui consiste en une vision du monde commune : un lieu où le jeu importe plus que les règles, où le protocole existe pour être subverti, et où l’on prend plaisir là où on le trouve.

  • Le ragot, c’est de l’information en comprimée. Pour savoir comment ça fonctionne dans votre entreprise, c’est d’aller prendre un verre après le boulot, le ragot.

  • Le ragot est par nature égalitaire. La preuve, ce sont les patrons qui en sont les premières victimes.

Bref, si nous arrêtons de ragoter, nous perdrons un peu de notre humanité. Et Ian Leslie d’en appeler à un psychologue de l’évolution, le professeur Robin Dunbar, qui avance que le ragot a été central dans les débuts de la communication humaine, il y tenait la place des papouilles de nos cousins les singes. Partager des petites informations confidentielles est une forme de papouille, et aide à la fabrication du lien dans le groupe en y apprenant qui est avec qui, qui fricote avec qui derrière le gros rocher. Dunbar va jusqu’à postuler que le langage ne s’est développé pour coordonner la chasse, mais pour ragoter.

Conclusion de Ian Leslie : ne laissons pas Internet nous transformer en robots impassibles, guindés et inhumains. Mobilisons-nous pour défendre le ragot.

La lecture du livre de votre livre, Frédéric Mitterrand, est là pour nous rassurer. Parmi d’autres choses, il montre que le ragot (le potin, le cancan) ne sont pas morts.

Plusieurs hypothèses :

  • soit la théorie de Ian Leslie est fausse : Internet ne tuera jamais le ragot, on trouvera des moyens de ragoter tranquillement. Et c’est peut-être une bonne nouvelle.

  • soit elle est vraie, mais pas partout. Et notamment pas dans les hautes sphères de la culture et des ministères qui semble parfaitement hermétique aux pratiques numériques. Un hermétisme qui préserverait la vivacité des ragots ? Mais c’est une hypothèse que l’on ose avancer.

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