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Inverser les inversions

4 min
À retrouver dans l'émission

Par Thibault Henneton.
S'il y a une chose que j'ai comprise à vous écouter aujourd'hui, c'est combien toutes les questions que je pouvais me poser au début du conflit syrien, sur les marges de liberté de la société civile contestant le pouvoir, sur le degré de surveillance de la population, sur la censure etc. que toute cette dimension, informationnelle, de la violence d'Etat, a été balayée par la violence de la guerre tout court.

Mais au départ, c'était – et c'est toujours -- une bataille de l'information, laquelle information est aujourd'hui numérique, électro-magnétique. D'où le caractère crucial des questions que permettent de poser aux Etats, à notre Etat, à son secret et à son droit, les documents libérés par Edward Snowden (la revue de presse internationale s'en faisait encore l'écho tout à l'heure). L'Etat de droit se mesure à l'aune du secret qu'il autorise, et qu'il encadre. En France, on le mesure dans la nouvelle loi de programmation militaire votée avant Noël, loi dont on va encore beaucoup entendre parler c'est certain (autant se préparer).

On peut considérer que cette LPM, en son article 20, permet enfin d'encadrer une surveillance jusque-là « a-légale », de remettre une couche de droit sur ce qui se passait jusque-là en secret. Mais ce serait mal comprendre la lettre de cette loi, qui entérine en fait surtout l'absence de droit – l'absence de juge – pour la récolte d'informations, dès qu'est contestée la sécurité, la propriété ou une décision de l'Etat (comme dissoudre un groupe politique). En toile de fond, il y a une lutte entre DGSE et DCRI, services extérieur et intérieur, et l'ambition politicienne d'élus dans la perspective d'un remaniement ministériel. Le droit est donc plutôt au service du secret dans cette affaire, et il me semble, naïvement, qu'il s'agit là d'une inversion : le secret légitime devrait être au service du droit, c'est-à-dire d'abord de l'individu. C'est exactement cette inversion que souligne Snowden : attention, nous dit-il, les enfants qui naissent aujourd'hui s'apprêtent à grandir sans aucune conception de la vie privée.

La vie privée devient l'exception, et personne ne s'en inquiète trop, puisque les surveillants n'ont pas de corps, pas de visage, la surveillance étant largement automatisée. Il n'y a pas quelqu'un qui vous surveille activement. Cette surveillance reste potentielle, pour n'être actualisée que le jour où vous passez dans le radar. Mais l'information elle, est toujours là, disponible.

Cette inversion en matière de vie privée est symétrique d'une autre inversion, en matière anti-terroriste, cette fois. L'arsenal législatif de surveillance des communications, voté un mois après le 11 septembre 2001 en France, fut d'ailleurs présenté comme l'exception au départ : « le caractère temporaire de ces dispositions inscrit clairement les mesures proposées dans le contexte particulier né de l'attentat... etc. » peut-on lire sur le site de l'Assemblée. Là encore, il y a eu inversion : mais cette fois c'est l'exception qui est devenue la règle, l'anti-terrorisme qui est devenu un impératif de tous les instants, alors qu'on sait bien qu'il y a plus à craindre des « solitaires » qui ne se révèlent que par un crime. Ce crime de septembre 2001 a engendré des mesures d'exception dans le monde entier, pour lutter contre un « péril » qu'elles ont eu tendance à fortifier, sorte de prophétie auto-réalisatrice. Ce péril est devenu une constante, et l'exception la règle.

Ce à quoi nous enjoint Snowden, c'est à pratiquer un contre-espionnage démocratique, c'est à dire à inverser les inversions.

PS : La vie privée, un problème de vieux cons ? est un livre de Jean-Marc Manach.

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