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JO de Sotchi : des technos partout sauf dans le corps ?

4 min
À retrouver dans l'émission

J’aime le sport. Et m’intéresserai à ces JO comme aux autres. Parce que le choix d’une trajectoire en descente, et ce qu’il faut de force pour la tenir, est un spectacle fascinant et subtil, parce que le saut à ski est une réactivation mythologique, parce que le patinage artistique manifeste toujours l’impossibilité de fusionner le sport et l’art ou parce que le bobsleigh est vraiment une activité pataphysique. Je m’intéresserai à ces JO parce que, comme toujours, la victoire et la défaite y tiennent à rien : un tremblement au moment du dernier tir au biathlon ou une faute de carres en slalom et ce sont 4 ans de travail – voire plus – qui sont effacées en un dixième de seconde, faillite soudaine et toujours mystérieuse du corps de l’esprit et de l’esprit d’un individu toujours admirable.

Pour que tout ceci puisse avoir lieu, la technologie a été mobilisée dans tous ces aspects. Pour l’entraînement des athlètes où des logiciels modélisent les corps, les performances, les trajectoires, planifient les entraînements et les progressions (d’ailleurs, on ne souvient jamais du temps où l’on considérait que l’entraînement était le premier facteur d’inégalité dans la compétition et où, donc, s’entraîner était interdit… c’était il y a très longtemps). La technologie est mobilisée dans tous les objets de ces compétitions : tenues fabriquées dans des matières composites testées en soufflerie, matériel de pointe fruit des alliages les plus complexes, machines à farter tenues secrètes. La technologie sera mobilisée aussi pour filmer, pour offrir les plans les plus spectaculaires, les ralentis les plus précis et les plus dramatiques, pour au final créer un spectacle qui viendra se superposer au réel la technologie viendra créer ce qui sera notre réel à nous autres téléspectateurs.

Cette année, eu égard à la spécificité géopolitique de ces JO dont on a beaucoup parlé ce matin, la technologie est déjà mobilisée pour sécuriser les lieux : il y aura des drones, des systèmes de reconnaissance faciale, des patrouilles maritimes équipées de radar de pointe pour déjouer des attaques sous-marines et le FSB a installé un système de surveillance massive de tous les réseaux (avec les outils les plus intrusifs déjà utilisés en Syrie ou en Libye) à la fois sur le site olympique et autour. On a appris récemment que les Etats-Unis avaient proposé leurs services au FSB pour installer un système de détection des signaux utilisés pour activer des bombes à distance.

Et, puis la technologie a été mobilisée, depuis plusieurs années déjà, pour transformer Sotchi et ses environs en lieu capable d’accueillir les JO d’hiver, et notamment pour la maîtrise de ce que les organisateurs eux-mêmes appellent les « caprices du temps » (là-bas, il peut neiger 30 cm en une nuit ou ne pas neiger pendant tout le mois de février, ce fut le cas l’an dernier). Il a fallu créer une infrastructure qui garantisse la neige. On ne connaît pas les détails de cette infrastructure, mais on sait qu’ont été construits deux énormes réservoirs d’eau pour alimenter 400 canons à neige dispersés sur les sites. Si ça ne suffit pas, 700 000 m2 de neige ont été conservés des hivers précédents. Ils ont été séparés en 10 morceaux, conditionnés et placés en haut des montagnes pour, en cas de besoin, être déversés sous forme de mini-avalanches orientées vers les lieux où la neige est la plus nécessaire. Les avalanches, justement, on les craint particulièrement car la rapidité des travaux et le nombre colossal des bâtiments qu’il a fallu construire ont modifié profondément la structure de la montagne. Toutes sortes de protections ont été imaginées pour prévenir ces risques, protections des plus matérielles au plus sophistiquées.

Dans ces JO, la technologie modifie tout : elle modifie enfin le paysage, elle modifie l’entraînement, la matériel, le spectacle. Elle modifie aussi les critères de la liberté (c’est drôle, le système de surveillance mis en place par le FSB a été baptisé : « Prism sous stéroïdes », le programme de surveillance américain, mais dopé aux stéroïdes).

Alors, à ce propos, je me pose une question : qu’est-ce qui justifie encore que l’on lutte contre le dopage, qui après tout, n’est que la modification du corps par la technologie chimique ? Qu’est-ce qui justifie que l’on ne fasse pas subir au corps ce que l’on fait subir à la liberté, à la vie privée, à la dignité humaine, mais aussi à la nature et aux paysages ? Qu’est-ce qui justifie qu’on accepte que tout dans ces JO soit modelé par notre génie technologique pour vendre l’image (tout à fait relative) d’un corps sanctuarisé ? Pourquoi allons-nous accepter de jouir de cette dernière illusion ?

J’avoue avoir de plus en plus de mal à me l’expliquer.

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