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La chronique de toutes les chroniques (pas faites)

5 min
À retrouver dans l'émission

Comme il s’agit de ma dernière chronique matinale, je me propose de vous dresser la liste de toutes les chroniques que je n’ai pas eu le temps de faire cette année. Comme une sorte de don de ma semence mentale à ceux qui nous écoutent, dans l’esprit desquels je l’espère ces petites gouttes d’idées maladroites germeront et deviendront des fleurs admirables – des pensées peut-être (vous voyez, cette phrase - que j’ai d’abord écrite au premier degré avant de m’apercevoir à la relecture que non seulement elle était assez douteuse du côté de l’analogie, mais qu’en plus elle était très mégalo, - cette phrase est la raison pour laquelle il ne faut pas rester chroniqueur trop longtemps. Parce qu’une personne à laquelle on donne chaque jour l’occasion de parler de tout et de rien, à une audience conséquente, sans l’interrompre, devient nécessairement folle au terme d’une période s’étalant de 1 jour à 1 semaine. Il faut donc s’arrêter vite. Juste avant de penser que ce qu’on dit est important). Voici donc la chronique des chroniques que je n’ai pas faites.

Je n’ai pas fait de chronique pour raconter notre rapport magique aux machines, pour décrire tous les comportements superstitieux que notre incompréhension des ordinateurs provoque : penser que c’est là, quand je m’accroupis entre l’évier et la machine à laver, que le WIFI passe le mieux, appuyer 25 fois sur une touche qui ne répondra pas en espérant qu’elle répondra la 26ème, et mille autres minuscules déraisons.

Je n’ai pas fait de chronique sur les mails qui n’arrivent pas, qui n’arrivent jamais, et sur l’endroit merveilleux où pourraient s’échouer ces mails, le cimetière des mails perdus.

Je n’ai pas fait de chronique sur le drame vécu par les gens qui ont des gros doigts (ou alors des doigts au bout carré) et pour lesquels les écrans tactiles de téléphone portable sont une humiliation continue.

Je n’ai pas fait de chronique sur les photos de profil, Facebook et Twitter, les photos que les gens choisissent pour les représenter sur les réseaux sociaux. On pourrait créer des catégories : ceux qui mettent des photos de paysages, de slogans, ceux qui mettent des photos d’eux, j’ai un faible pour ceux qui mettent des photos en représentations (sur un plateau télé, au pupitre d’une conférence, un micro à la main….). On pourrait s’amuser, et beaucoup s’amuser, à dresser des profils psychopathologique selon ces photos (par exemple, Marc, le fait que vous soyez la personne que je connais qui change le plus souvent la photo de son profil…, que cela signifie-t-il ? Ou que signifie le fait que je ne mette jamais de photo de moi sur mes profils, jamais : une grande modestie, oui, bien sûr, mais quoi d’autre ? Il faudrait y réfléchir).

Je n’ai pas fait de chronique sur les métaphores et analogies mobilisées pour décrire Internet et ce qu’Internet nous fait. Il y aurait tout un répertoire à faire. Une que j’aime. En 2010, la revue The Edge avait demandé à contributeurs tous plus prestigieux les uns que les autres de répondre à la question : « Qu’est-ce qu’Internet change à la manière dont vous pensez ? » George Dyson, célèbre historien par ailleurs fan de kayak, fit la réponse suivante. Dans le Pacifique Nord, explique-t-il, il y avait deux manières de construire les bateaux. Les Aleuts, qui vivaient sur des îles dénuées d’arbre, ramassaient et assemblaient les morceaux de bois que la mer leur apportait, ils construisaient des kayaks. Les Tlingit, eux, choisissaient un arbre dans ceux qui poussaient autour d’eux et le vidaient jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un canoë. Internet a produit la même rupture culturelle, poursuit George Dyson. Avant nous étions des constructeurs de kayaks, nous maintenant à flot en collectant les informations disponibles et en les assemblant en idées. Internet nous oblige à devenir des fabriquant de canoë qui se doivent se débarrasser de l’information contingente pour faire émerger le forme de connaissance cachée en elle. C’est beau, non ? Et vrai ? Il faudrait les répertorier ces analogies qui tentent par le détour de saisir cette étrange chose qui se passe en nous avec Internet. Cette étrange chose qui nous change à la fois complètement et si peu. Peut-être qu’en les superposant, toutes ces images, on obtiendrait une forme de réponse à la question que nous posons tous : mais qu’est-il en train de nous arriver ?

Je n’ai donc pas fait la chronique que je rêvais pourtant de faire. Celle où vous auriez invité Marcel Gauchet, le philosophe, Marc. Et je lui aurais rappelé ce que je l’avais entendu dire un jour dans une conférence : « aucune idée nous est venue d’Internet ». Et là, je me le serais pris entre 4 yeux le Marcel et je l’aurais travaillé au corps jusqu’à ce qu’il se mette à genoux en pleur et avoue avoir tout appris dans Wikipédia. Mais voilà, je n’ai pas fait cette chronique. Comme un millier d’autres. Et c’est peut-être mieux comme ça.

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