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La critique d'Internet comme nouveau cul des vaches

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Il y a une question qui me tarabuste: pourquoi les gens racontent-ils n’importe quoi à propos d’Internet ? Il faudrait préciser. Quand je « les gens », je ne pense pas à nous, le vulgum pecus dont le privilège est de pouvoir raconter n’importe quoi sans que cela prête à conséquence. Je pense plutôt aux gens importants, aux gens qui ont la parole, aux gens qui décident, qui nous dirigent, qui font les lois. Pourquoi ces gens-là disent n’importe quoi à propos d’Internet ? Bien sûr, pas tous, pas tout le temps. Mais quand même… Tout récemment encore, deux exemples flagrants. Jean-Vincent Placé, sénateur Europe-Ecologie-Les-Verts, interrogé dimanche sur Radio J et qui se lance dans une grande tirade « On ne peut plus laisser faire, laisser tous ces gens insulter , diffamer sur les réseaux sociaux (...) Cet espace de liberté formidable (..) ne veut pas dire la liberté d'insulter , de diffamer et d'injurier (...) Je souhaite qu'on légifère, qu'on agisse. » Comme l’explique Samuel Laurent sur Le Monde.fr , Jean-Vincent Placé raconte n’importe quoi dans la mesure où l’appareil législatif qu’il appelle de ses vœux est déjà en place. Quelques jours plus tôt, c’était Philippe Val, le patron de France Inter, qui lors d’un dîner du CRIF, tenait ces propos assez étonnants – c’est Rue 89 qui le racontait : « Le fait que le prix Pulitzer ait été attribué aux journalistes qui ont révélé l’affaire Snowden est le symbole de la crise de la presse car Snowden est un traître à la démocratie. » Un point de vue pour le moins… original… dont on ne sait pas très bien d’ailleurs s’il manifeste un problème avec Internet ou avec la démocratie, mais il y a un problème. Quoiqu’il en soit, ces déclarations s’inscrivent dans une longue lignée, dans laquelle on trouve des directeurs de journaux, des intellectuels, des ministres, et même des Présidents de la République. Lignée dont le plus étonnant peut-être est qu’elle ne se tarit pas avec le temps.

Qu’on s’entende bien, ce qui m’atterre, ce n’est pas la critique d’Internet. Bien au contraire. Exercer sur Internet et les technologies associées un regard critique est non seulement nécessaire mais ceux qui les connaissent le mieux – et je pense à des pionniers des réseaux comme Jaron Lanier ou Sherry Turkle – sont à compter parmi les critiques les plus virulents du Web contemporain. Ce qui m’étonne, c’est le n’importe quoi. Et c’est ça que j’aimerais comprendre.

On pourrait avancer simplement que ces gens-là - comme le vulgum pecus finalement -racontent n’importe quoi sur beaucoup de choses, Internet compris. Et qu’il s’agit là, principalement, d’un manque de connaissance. Ils ne connaissent pas, n’y comprennent rien. Et d’avancer, en appui de cette hypothèse, la question générationnelle. Mais l’explication est un peu courte à mon goût. Prenons l’exemple de Jean-Vincent Placé. Il n’est pas vieux Jean-Vincent Placé. Il a 46 ans. Il avait 25 ans quand le web est né. Et puis il appartient à un parti, les Verts, qui est un des rares partis en France à avoir une culture numérique de groupe (les Verts européens se sont saisis assez tôt de questions liées aux nouvelles technologies et à Internet). Donc je ne pense pas qu’il s’agisse d’ignorance ou d’incompréhension, ou alors l’une et l’autre sont volontaires, parce qu’il ne leur faudrait pas beaucoup de travail pour y comprendre quelque chose, et dans ce cas, c’est cette volonté, cette volonté de ne pas comprendre, qu’il faut interroger.

Non, je pense que ce type de sorties relèvent d’un positionnement. Comme si se montrer fin dans sa critique d’Internet, connaisseur en matière de technologie, était suspect. Et d’ailleurs, je me risque à la surinterprétation, mais je me suis toujours demandé pourquoi à l’UMP, parmi les gens qui revendiquaient et manifestaient un intérêt et une connaissance d’Internet on trouvait des femmes et un homosexuel, soit des minoritaires. Et côté socialiste, est-ce un hasard si Fleur Pellerin et Axelle Lemaire, deux femmes, se sont succédées au gouvernement sur les questions numériques ? Je grossis le trait, bien sûr, - il y a des évidemment des femmes politiques qui ne comprennent rien à Internet et sont heureuses de le montrer -, mais critiquer Internet en disant n’importe quoi me semble relever moins d’une conviction que d’une idée consistant à montrer qu’on appartient à un monde, en se conformant à ce qu’on pense être les traits distinctifs de ce monde. Dans le versant politique, c’est le syndrome Chirac : tâter le cul des vache et rire gras, mais rester discret sur sa passion des arts primitifs parce qu’on pense que c’est ce que veulent les Français. La critique grossière d’Internet, c’est le nouveau cul de vaches, ça fait partie de la panoplie, vous savez celle qui nous plaît tant, à nous les ploucs qui ont peur de la modernité.

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