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La démocratie assise dans la rue à pianoter sur son ordi

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À retrouver dans l'émission

C’est une photo. Un homme est assis en tailleur dans la rue, directement sur le bitume. Il est assez élégant. Bonnet noir, barbe de trois jours, veste trois quarts serrée et jean. Posé sur ses jambes, un ordinateur portable, et l’homme pianote, les yeux rivés sur l’écran bleu. L’écran bleu est flagrant parce qu’il fait nuit. L’homme est assis dans la rue entre un cordon de policiers anti-émeute sur sa droite (casqués, avec boucliers et matraques), et des manifestants sur sa gauche. Cette photo est belle, parce qu’on se demande ce que fait cet homme, on se demande ce qu’il écrit, ou ce qu’il lit, et pourquoi il le fait au milieu de la rue. Cette photo a beaucoup circulé sur les réseaux turcs, et peut nous toucher, parce qu’elle dit quelque chose.

Manif Turquie
Manif Turquie

Elle a été prise samedi soir, pendant une manifestation qui a eu lieu à Istanbul, sans doute sur l’avenue Istiklal, qui mène à la place Taksim, lieu symbolique de l’opposition à Erdogan depuis le printemps dernier. Une manifestation de plus. Une fois encore dispersée par la police anti-émeute à coups de gaz lacrymogène. Sauf que cette manifestation avait un objet particulier : la liberté d’Internet. Des gens, quelques centaines, quelques milliers, sont descendus dans la rue pour défendre Internet : « Ne touche pas à mon internet », c’était un des slogans.

Vous l’avez sans doute entendu ici ou là, mercredi dernier, le Parlement turc a voté une série d’amendements visant à asseoir encore un peu plus l’autorité du gouvernement sur l’Internet turc. Les deux mesures principales : permettre à l’Autorité des télécommunications de bloquer l’accès à une page Internet en 4 heures et sans injonction judiciaire – c’est toujours la méthode, se passer de la justice et faire opérer un travail de censure à une autorité administrative soumise au gouvernement. Seconde mesure : la même Autorité des télécommunications est en droit de requérir auprès des fournisseurs d’accès à Internet toutes les informations concernant les navigations d’un internaute et de les conserver pendant deux ans. Autrement dit, sous simple demande d’une autorité administrative soumise au gouvernement, il est possible de savoir quels sites a visités un internaute pendant 2 ans. A la censure, s’ajoute donc une violation manifeste de la vie privée. Le prétexte brandi par le gouvernement n’est évidemment pas un prétexte politique : ces amendements ont été votés dans le cadre d’un projet de loi visant à la protection des mineurs. Sous couvert d’objectifs vertueux, il s’agit donc de renforcer la main mise du pouvoir turc sur les réseaux. Je dis « renforcer » parce que cette loi n’est pas la première. En 2007 déjà, le Parlement avait voté une loi autorisant les tribunaux à bloquer des sites pornographiques, ou faisant l’apologie du jeu ou diffamatoire à l’encontre du fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Ataturk. Une loi qui avait entraîné le blocage de Youtube pendant 18 mois et le blocage de nombreux sites politiques Et puis, en 2011, l’Autorité des télécommunications avait décidé de censurer des mots-clés, des mots comme « jupe » « belle-sœur » notamment étaient concernés, dans une tentative à la fois assez cocasses et assez floue (à la fois juridiquement et techniquement) de contrôle des réseaux. Tout cela fait de l’Internet turc l’un des plus contrôlés au monde, et le premier ministre Erdogan n’a pas de mots trop durs à l’encontre du Web.

Car, malgré toutes ces mesures, Internet eut pendant toutes les manifestations du printemps et l’été un rôle majeur. Les Turcs, parce que la jeunesse urbaine est très connectée, parce qu’il y avait déjà des communautés constituées autour de certains sites, de certaines pratiques, les Turcs ont utilisé à plein les possibilités d’Internet pour diffuser informations et des images, ils ont été d’une inventivité et d’une drôlerie infinie pendant ces mouvements, jouant de la viralité des images, de la force du détournement avec une science qui donne envie de parler Turc. Au point qu’Internet est considéré par beaucoup comme le dernier lieu de liberté relative dans la société turque. Espace suffisamment libre pour que quelques milliers de personnes décident d’aller dans la rue pour la défendre. Il y a dans cet aller-retour entre la rue et les réseaux une leçon à tirer : de la même manière que les pouvoirs autoritaires ne peuvent aujourd’hui se maintenir sans exercer sur Internet un contrôle sévère, les opposants à ces pouvoirs autoritaires ne peuvent pas se contenter des réseaux comme espace de lutte. L’affrontement pour la démocratie se tient donc au croisement de la rue et d’Internet, ce que dit cette photo de l’homme assis dans la rue avec son ordinateur, un homme dont la posture tranquille dit peut-être l’assurance d’une victoire à venir. Il y a des lieux où la démocratie est à la fois plus combative et plus tranquille que la nôtre. C’est peut-être là la grande beauté de cette photo.

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