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La guerre faite par les drones

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« Sommes-nous prêts à la guerre ? », c’est la question du matin. On pourrait la retourner en nous demandant « à quelle guerre faut-il nous préparer ? ».

Ce week-end, le Los Angeles Times se faisait l’écho d’une controverse significative. Le 12 décembre dernier, un drone piloté par l’Armée américaine a frappé un convoi sur une route du centre du Yémen, et tué entre 10 et 20 personnes. Des témoins et des chefs tribaux ont affirmé que ce convoi se rendait à un mariage. Le gouvernement yéménite a manifestement accrédité cette version en indemnisant les familles de certaines victimes et après une enquête, Human Right Watch, a conclu que la « plupart, si ce n’est la totalité des morts et des blessés, étaient des civils ».

Il s’agit là d’un problème récurrent – Human Right Watch s’est fendu de plusieurs rapports sur les civils abattus au Yémen lors de frappes de drones américains – problème dont se défend en général l’administration Obama en expliquant que ces frappes se basent sur un travail de renseignement solide et font très peu de victimes non attendues. Et le débat sur l’usage des drones, s’il continue dans la presse et dans la société civile, ne franchit manifestement pas les portes du gouvernement américain qui reste inébranlable et intensifie ses frappes. Sauf que dans cette histoire pourrait changer les choses sur fond de rivalités entre l’Armée et la CIA.

Car, tandis qu’est avancée par la Maison Blanche la proposition de transférer l’ensemble du programme de frappes de drones aux militaires, la CIA, qui en assumait jusque là une partie, brandit cette frappe au Yémen pour montrer l’inopportunité de ce transfert. Selon des officiels de la CIA, l’agence aurait informé les militaires que les renseignements concernant ce convoi n’étaient pas sûrs. Information manifestement pas prise en compte par les militaires, qui de surcroît, ont doublement raté leur coup, puisque la cible principale cette frappe, Shawqi Ali Ahmad Badani, un leader de moyen niveau d’Al Quaïda dans la Péninsule Arabique, en a échappé sans être blessé. La CIA a beau jeu d’en profiter pour montrer qu’il serait imprudent de confier l’ensemble du programme de frappes de drones aux militaires.

Pour tous ceux qui s’inquiètent de cette guerre menée par des drones, cette histoire offre des arguments. En rendant public le désaccord entre les services de renseignement (les militaires qui continuent d’affirmer que leurs informations étaient bonnes et qu’ils ont tué des combattants terroristes et la CIA qui explique que le convoi se rendait à un mariage), on rend manifeste une critique récurrente aux frappes de drones : sur quoi se fonde les choix des cibles ? Cette question est une question à tiroir, et doit se décliner en plusieurs questions. Sur quels renseignements se base-t-on pour décider d’une frappe ? Sont-ils si sûrs que ça ? Est-on même d’accord sur la notion d’ « ennemi » ? Car un autre enseignement de cette histoire est que, selon qu’on soit militaire américain ou membre de la CIA, les notions de « combattant ennemi » ou même de « dommage collatéral » ne sont pas les mêmes ? Et puis, en dernier recours, il y a l’aspect technique : l’opérateur du drone, qui le pilote depuis un hangar de Virginie et appuie sur la commande de feu, a-t-il les moyens de voir sur quoi il tire, sur qui il tire ? On ne compte plus les récits de ces opérateurs qui disent à quel point ils voient mal sur ces écrans, à quel point les angles sont incertains. Mais quand on leur demande de tirer, ils tirent.

Est-ce cela la guerre ? Une guerre sans territoire puisqu’on peut la mener dans un pays avec lequel on n’est en guerre, une guerre sans temporalité puisqu’elle n’est pas déclarée et qu’on ne sait pas ce qui en déterminerait le vainqueur, une guerre dont la définition de l’ennemi est peu claire, une guerre qui ne fait des morts que d’un côté ?

Pendant que nous nous posons ces questions – l’industrie militaire y a déjà répondu. Il y a 15 jours, le Daily Beast , consacrait un long article aux nouveaux drones furtifs. Car les drones qui opèrent aujourd’hui – essentiellement le Predator et le Reaper – sont bons pour des ennemis peu équipés, mais ils sont facilement repérables, et encore plus faciles à abattre. Ce n’est pas ça avec qu’on opérera en Russie, dit le site d’information. Alors les grandes armées travaillent aux drones nouvelle génération. Il s’appelle X-47B, RQ-170 ou Avenger aux Etats-Unis, Taranis en Grande-Bretagne, Neuron en France et les militaires espèrent pouvoir les utiliser d’ici 5-6 ans. Et Daily Beast de préciser que les Russes et les Chinois travaillent à leurs propres drones furtifs.

« A quelle guerre devons-nous nous préparer ? » je vous laisse y réfléchir.

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