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La revente des cadeaux de Noël sur Internet : oh le beau marronnier !

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La revente du cadeau de Noël sur Internet, c’est l’un des des derniers marronniers en date de la presse française, en tout cas l’un des premiers concernant Internet. Vous savez ce que c’est qu’un marronnier : un sujet qui revient chaque année à la même époque (Wikiépdia donne une origine : un marronnier qui fleurissait chaque année au printemps sur la tombe des Gardes Suisses tués le 10 août 1792, et qui donnait lieu systématiquement à un article). Eh bien depuis quelques années - l’essor des plateformes de petites annonces (Ebay, plus récemment le bon Coin) - on y a droit à chaque Noël dans toute la presse (radio comprise) : de plus ne plus de gens revendent leurs cadeaux de Noël sur Internet.

Je ne dis pas que ce n’est pas vrai. Les marronniers, comme les lieux communs, ont toujours été une vérité neuve avant d’être une évidence ennuyeuse (comme le poids des cartables à la rentrée scolaire, le grand chassé-croisé entre juillettiste et aoûtien, etc.). Mais je pense qu’il est toujours intéressant de se demander pourquoi, parmi mille autres sujets récurrents possibles, l’un devient un marronnier, au détriment des autres. Je pose donc la question, à la manière de Badiou : de quoi le sujet « revente des cadeaux de Noël sur Internet » est-il le nom ?

Quelques hypothèses.

Parler autant de la revente des cadeaux de Noël sur Internet est une manière de souligner à quel point on rate nos cadeaux. Donc de souligner à quel point Noël est un moment difficile, où, tous, nous manifestons notre incapacité crasse à connaître le désir d’autrui (ou ce qui lui serait utile), où tous, il nous arrive d’être incompris, inconnus parfois de nos plus proches. Un cadeau revendu sur Internet est toujours, d’une manière ou d’une autre la preuve de cette inadéquation, de notre solitude profonde. C’est de ça dont parlent les journalistes, sans le dire.

Mais ce marronnier est aussi rassurant. Il est une manière pour que le lecteur, l’auditeur, le téléspectateur se trouve mieux que les autres (parce que je ne sais pas vous, mais moi, je n’ai jamais revendu un cadeau sur Internet, et pourtant, j’en ai reçu des cadeaux pourris). « Moi au moins je ne revends pas mes cadeaux, se dit-on, je suis quelqu’un de bien, je souffre, je fais semblant, je suis un être moral. »

Conséquemment, ce marronnier a l’avantage de s’intégrer dans un autre discours : faire d’Internet le lieu de l’immoralité, de toutes les immoralités, et en particulier celle qui consiste à vendre des cadeaux, à transformer la générosité en argent. Parce qu’on est dans le virtuel, dans le presque anonyme, parce qu’on s’y permet ce qu’on ne se permet pas dans le monde physique. Alors que, si on s’en tient au strict point de vue moral. Est-il plus immoral de mettre un cadeau sur Ebay ou de le refiler à la vieille tante, au gendre ou au beau-père en faisant comme si on avait passé trois heures à le choisir ? Pas forcément. %ais c’est plus visible. Voilà, comme souvent, Internet ne créé pas les comportements, il les rend visibles. Internet est, parmi bien d’autres choses, le livre ouvert de nos faiblesses et de nos inconscients.

A mon sens, en se focalisant sur Internet, on fait une erreur épistémologique. Pour mieux comprendre le phénomène, il faut l’inscrire dans une évolution plus large. La revente du cadeau sur Internet est à relier à la multiplication des vides-greniers et autres systèmes parallèles de rentabilisation de nos objets inutiles. Se mélangent sans doute des raisons strictement économiques, la restriction des espaces d’habitation dans les grandes villes, peut-être une forme de désinhibition mercantile. Tout ça dépasse mes compétences.

Alors, je propose de nouveaux marronniers pour Noël. On pourrait, par exemple, étudier notre tendance à ne plus aller dans les magasins mais à faire des commandes sur les grandes plateformes, et notamment Amazon, ce qui moins pénible. On pourrait se demander comment Amazon fait pour ne pas être encombré et pour respecter ses délais de livraison dans des périodes intenses. Comment l’entreprise recrute des intérimaires et les pressurise dans des conditions ahurissantes. Libération en livrait un témoignage presque incroyable il y a deux jours, dans la continuité du livre publié l’an dernier par le journaliste Jean-Baptiste Malet, En Amazonie . Noël dans les entrepôts d’Amazon, un marronnier un peu moins moral, un peu plus politique.

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