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La tentation sécuritaire en matière numérique

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L’insécurité existe aussi sur Internet : hier soir encore, on apprenait que les données personnelles de 800 000 clients d’Orange avaient été piratées, une menace qui pèse sur toute entreprise possédant des données sensibles (on pense aux banques en particulier). Sur Internet, on peut se faire arnaquer (envoyer 500 euros à un ami prof de français qui est coincé à l’étranger et vous a envoyé un mail plein de fautes d’orthographe). Sur les réseaux sociaux, les jeunes peuvent se faire harceler, les vieux le désirent mais ça ne leur arrive pas. Parfois, c’est un virus qui arrive d’on ne sait où et qui met à bas notre ordinateur. Sur ce qu’on appelle le « Darknet » (une sorte d’espace assez fantasmatique qui réunit les sites non indexés sur le web, des réseaux anonymisés), on trouve des contenus pédophiles, on peut acheter des armes, de la drogue… Je pourrais prolonger cette énumération ad nauseam . Bref, l’insécurité numérique existe et elle alimente un énorme marché, celui de la sécurité informatique, qui vise à protéger techniquement les entreprises, institutions et particuliers contre ces désagréments.

L’insécurité numérique existe, et elle se double d’un sentiment d’insécurité qui s’impose au mépris de toute proportion, de toute distinction entre les formes de dangers, dans un processus que l’on connaît bien par ailleurs. On mélange la question des failles techniques avec les mauvaises intentions, on mélange l’envie de ne pas être surveillé (l’anonymat) avec des activités illégales (mélange symptomatique dans la manière dont aborde le fameux « Darknet), on prend des cas très rares (par exemple les cas où le cyber-harcèlement de jeunes gens a eu des conséquences tragiques) comme les emblèmes de dérives massives. Ce sentiment d’insécurité alimenté par nous, les médias. Par exemple, j’ai toujours été fasciné par la manière dont un journal télévisé pouvait traiter à quelques minutes de distance : le cyber-harcèlement des adolescents sur Facebook (c’est horrible, terrifiant), puis les dernières innovations dans un salon technologique quelconque (la poubelle connectée, c’est génial…), sans jamais faire le lien entre les deux ou même expliquer que l'impression d'insécurité numérique croit à mesure que le numériue prend dans nos vies - et dans l'économie - une part une plus importante.

Qu’est-ce que produit ce sentiment d’insécurité ? Qu’est-ce que produit ce mélange des dangers ? Eh bien, des tentatives de politiques sécuritaires.

Dans le champ du numérique, cela prend une forme particulière : la tentation des gouvernements successifs à déléguer l’application des lois à des autorités administratives. Pour le dire autrement, la sécurité numérique ne relèverait pas de la Justice, mais d’un droit dérogatoire, où des autorités administratives indépendantes pourraient filtrer les contenus, en bloquer certains, faire fermer des sites, priver des particuliers de leur accès à Internet, tout cela sans passer devant un juge, sans procédure contradictoire. Symbole de cette tentation : en 2011, était lancée par un ancien ministre UMP l’idée de créer une Haute autorité du Net qui pour lutter contre les escroqueries, le téléchargement illégal, la pédophilie ou même l’incitation à la haine aurait eu le pouvoir de fermer un site sans aucune procédure judiciaire. Folie vous direz-vous. Je vous rappelle qu’à l’origine, l’Hadopi, c’était cela appliqué au respect du droit d’auteur. On pouvait après quelques avertissements priver quelqu’un s’étant livré au téléchargement illégal de l’accès à Internet – accès considéré comme un droit par l’ONU – et cela sans que la Justice n’ait rien à dire. Dans les faits, et grâce à des mobilisations fortes, l’HADOPI n’a jamais pris ces mesures. Mais la tentation est grande et ne se limite pas aux gouvernements de droite. Tout dernièrement, un article du projet de loi pour l’égalité homme-femme s’inscrivait encore dans cette logique, il a été voté au Sénat, puis retiré. Et l’idée du gouvernement consistant à transférer les objectifs et compétences de l’HADOPI au CSA (le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, une autre autorité administrative donc) n’est pas complètement étrangère à tout cela.

Vous me direz que ce n’est pas très grave, que dans une démocratie, on n’a rien à craindre d’une autorité administrative indépendante. Peut-être. Ce qu’on à craindre, me semble-t-il, c’est d’accepter que nos vies numériques soient soumises à un régime de droit à part, comme si, parce que c’est technique, parce que c’est compliqué, le pouvoir politique pouvait se passer de la justice en ces matières. Ce n’est jamais bon quand le pouvoir politique pense pouvoir se passer de la justice.

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