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Laurence Parisot a raison, Internet est la poubelle de l'Histoire

4 min
À retrouver dans l'émission

Je vous propose, Julie, que nous rebaptisions cette chronique : « Ce qui arrive dans la poubelle de l’histoire ». Car c'est ainsi, Madame Parisot, que vous définissiez Internet dans un entretien avec Jean-Michel Apathie sur RTL le 1er septembre 2010. Je vous cite exactement « Comme le dit le philosophe Alain Finkielkraut, Internet est en train de devenir la poubelle de l’Histoire. Vous pouvez écrire n’importe quoi, tout reste. »… Internet est en train de devenir la poubelle de l’Histoire…. Ca mérite qu’on en discute un peu…

Au préalable, deux remarques :

  • D’abord, se référer à Alain Finkielkraut pour parler d’Internet, du point de vue rhétorique, c’est assez audacieux. C’est un peu comme si vous disiez : « Comme le dit Florent Pagny, il faut une grande réforme de la fiscalité en France ». Comment dire…. ça n’aide pas beaucoup votre argumentation.

  • En revanche, il y a quelque chose de très beau dans votre phrase, c’est la mise en abyme. S’il avait fallu une preuve qu’Internet conserve tout, surtout quand on dit n’importe quoi, vous l’auriez fourni vous-même. Et ça, c’est très fort.

Mais pour autant cela fait-il d’Internet la « poubelle de l’Histoire » ?

On aurait évidemment un bon millier d’arguments à opposer à cette idée. Est-ce dans une poubelle qu’on entend la voix d’Apollinaire disant le Pont Mirabeau ? Est-ce dans une poubelle qu’on trouve Gene Kelly stupéfait par les longues jambes de Cyd Charisse ? Des articles de 30 pages sur la controverse scientifique autour de l’origine du chien ? Ou des fac-similés de carnets de Proust ? Est-ce dans une poubelle qu’on peut zoomer ad libitum dans un tableau impressionniste accroché dans un musée de Sydney ? Qu’on peut parcourir les rues de Tokyo, où l’on n’ira jamais ? Est-ce dans une poubelle qu’on rencontre l’amour ? Qu’on maintient le contact avec ses petits enfants partis vivre au Vietnam ? Qu’on lit au jour le jour les réflexions d’une bloggeuse Egyptienne qu’on n’a jamais rencontrée ?

Je pourrais vous accabler d’une liste infinie pour vous faire changer d’avis. Mais je ne le ferai pas, parce qu’à bien y réfléchir, je crois être d’accord avec vous. Car oui, c’est vrai, dans Internet, il y a tout ça, mais il y a aussi autre chose : de fausses informations, des insultes, du racisme, du sexisme, de la diffamation, de l’arnaque, de la publicité, des photos et de vidéos gore, dégradantes, on y trouve tous les détritus de nos actes et de nos pensées. Figés jusqu’à quand dans des serveurs cachés on ne sait où. Internet est devenu la poubelle de l’Histoire.

Oui, mais voilà, une poubelle, c’est un lieu passionnant. Finn Brunton, qui enseigne les Média et la Culture à l’Université de New York, vient de publier aux Etats-Unis une histoire du Spam. Vous savez, le spam, ce courrier qui arrive dans votre boite mail, mais ne vous est pas vraiment adressé, ou alors qui est publicitaire, ou même délictueux, ce courrier que vous mettez immédiatement dans la corbeille ou qui y va directement parce que votre boite mail est dotée de filtre anti-spam. Et bien en fouillant dans ces corbeilles, en faisant cette histoire du spam, Finn Brunton fait une histoire de l’Internet, histoire passionnante, parce qu’en creux et en revers : décrire en détail ce que l’on jette et pourquoi on le jette, c’est raconter ce qu’on veut garder, ce qu’on veut faire d’Internet.

Mais, si on réfléchit deux minutes, ça n’est pas nouveau. L’archéologie et la paléoanthropologie accordent depuis longtemps une grande attention aux poubelles. On ne compte pas ce qu’on a appris sur l’humanité en fouillant les lieux où elles entreposaient ses déchets. De quoi on se nourrit, comment, avec quels objets ? Vous savez bien tout ce qu’on peut apprendre d’une poubelle. Et bien là où Internet est une poubelle magnifique, c’est que c’est une poubelle de l’immatériel, une poubelle de nos curiosités, de nos pensées, de nos fantasmes et nos angoisses (et en tant que tel, votre phrase devient intéressante). C’est inestimable de pouvoir fouiller cette poubelle mentale, les scientifiques l’ont déjà compris et y travaillent.

Parce que les poubelles peuvent faire l’objet de controverses scientifiques ardentes. Par exemple, les spécialistes de la Grèce ancienne se disputent encore au sujet des tessons de poteries qu’on trouve dans les champs qui entouraient les villages de nos prédécesseurs, et un anglais vient d’émettre une hypothèse : les Grecs triaient leurs déchets et les champs n’étaient pas des décharges à ciel ouvert comme on le pensait jusque là. Intéressant. Où j’ai appris ça ? Un blog d’archéologie, lu il y a quelques semaines. Sur Internet. Vous savez, la poubelle de l’Histoire.

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