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Le discours de Valls, la main sur le Minitel

4 min
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La semaine dernière, je me suis proposé, avec un mélange de modestie et de sens du devoir, pour le poste de ministre délégué (ou secrétaire d’Etat) au numérique. Contre toute attente, et contre toute logique, je n’ai toujours pas été contacté. Bon, tout n’est pas perdu, puisque les nominations auront lieu tout à l’heure, mais force est de constater que je ne fais pas partie de celles et ceux dont on parle pour assumer ces fonctions.

En même temps, à l’écoute de la déclaration de politique générale prononcée hier par le Premier Ministre devant les députés, on peut douter de l’ambition du gouvernement en matière de numérique. Je vais me livrer, si vous le voulez bien (et ça tombe bien qu’il y ait ce matin quelques élèves de lycée présents dans le studio) à une explication de texte.

Les questions numériques sont évoquées deux fois dans ce discours. Je passe vite sur la seconde, qui est attendue, c’est la mention des « start-up » et de « l’innovation » dans la partie consacrée à l’économie et aux mesures annoncées en faveur des entreprises. Je passe vite car ce ne sont que des mentions.

Ce qui est plus intéressant, c’est la première évocation du numérique, car elle est un peu plus longue. D’abord, il faut noter que cette première évocation apparaît dans une partie du discours consacrée aux grands bouleversements du monde, aux grandes « mutations ». Je cite le Premier Ministre : « Notre monde, c’est aussi l’ère du numérique qui relie les hommes et qui accélère l’échange des savoirs, des marchandises, des services. Et c’est pourquoi la fracture numérique est bien plus qu’une fracture technique, c’est une fracture économique, sociale et culturelle ! »

On passe sur le caractère a-syntaxique de première phrase « Notre monde, c’est aussi l’ère du numérique…. ». Ben… non. Soit « Notre monde, c’est aussi le numérique » soit « Notre monde vit aussi à l’ère du numérique », mais « Notre monde, c’est aussi l’ère du numérique », ça ne veut rien dire du tout. C’est quand même drôle quand on y pense… qu’un discours lu et relu 45 fois, par 45 personnes différentes, contiennent des segments de phrase aussi incertains. Ou alors, c’est peut-être parce qu’il a été lu et relu, amendé et réamendé, parce qu’il est le fruit d’un intense travail de copié-collé, que ce discours en arrive à contenir de telles formules. Il y avait d’un côté l’anaphore de « Notre monde… », de l’autre la formule toute faite « l’ère du numérique », pof, on colle et ça fait un truc qui ne veut rien dire, mais qui fait genre, genre j’ai bien compris les grandes mutations du monde contemporain.

Mais venons-en à la définition que Manuel Valls donne du numérique. Il « relie les hommes » - admettons, dans les faits c’est discutable, on le sait, mais admettons - et il « accélère l’échange des savoirs, des marchandises, des services ». Certes. Mais est-ce seulement un problème d’ « accélération » ? Il n’y a pas aussi des changements de nature, l’apparition de nouveaux acteurs, des problèmes de fiscalité, de juridictions, de gouvernementalité, de surveillance ? Non non. C’est comme avant, mais en plus vite. Ok.

Poursuivons : de ce constat, le Premier Ministre tire une conclusion « Et c’est pourquoi la fracture numérique est bien plus qu’une fracture technique, c’est une fracture économique, sociale et culturelle ! ». C’est vrai……….. ET donc ? Et ben…. Rien. A part des considérations générales sur la nécessité de l’excellence dans le paragraphe suivant.

Vous me direz : mais il y a bien d’autres sujets que le numérique et les technologies à évoquer dans un discours de politique générale, sujets plus urgents, plus proches… Oui, c’est vrai, mais il est intéressant dans cette optique de comparer le discours de Manuel Valls au discours sur l’état de l’Union prononcé par Barack Obama en janvier dernier. Bien sûr les contextes sont différents, bien sûr on pourrait faire maints reproches à Obama sur son usage des technologies, mais ce qui nous intéresse, c’est autre chose, c’est la manière dont les questions technologiques affleurent dans son discours, au milieu de tous les autres sujets : quand Obama évoque la crise économique et industrielle, il mentionne la part des mutations technologiques quand il parle du travail, des emplois et de la concurrence avec la Chine, il évoque longuement la nécessité de lier entreprises et département de recherche des universités quand il parle d’écologie, il parle nouvelles technologies énergétiques quand il parle éducation, il parle programmes innovants et notamment en matière numérique ; quand il parle de sa politique étrangère, il mentionne les drones, les programmes de surveillance etc. Le problème n’est pas de donner raison ou pas à Obama, mais de constater que son discours parle de notre monde, notamment parce que la technologie y prend la part qu’elle a dans nos vies. Tandis qu’à la fin du discours de Manuel Valls, on se dit qu’il aurait pu le prononcer la main sur un Minitel que ça ne nous aurait pas choqué, et ça ajoute à l’impression que ce dont parle le Premier Ministre ne sous concerne pas complètement.

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