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Le génocide des gnomes à couette : manifestations du racisme en ligne

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« On the Internet, nobody knows you’re a dog », « Sur Internet, personne ne sait que tu es un chien », c’est la légende d’un dessin très célèbre de Peter Steiner, publié dans le New Yorker le 5 juillet 1993. On y voit un chien, assis derrière un écran d’ordinateur, qui s’adresse à un autre chien et qui lui dit cela : « Sur Internet, personne ne sait que tu es un chien ». Beaucoup ont lu dans cette phrase un espoir : avec Internet, on était en train de créer un espace qui abolirait les différences d’âge, de couleur, de genre, différences sociales ou géographiques, on était en train de créer un espace démocratique et égalitaire.

20 ans plus tard, on est obligé de constater que ce n’est pas vraiment le cas. Et pour une raison assez évidente : Internet n’est pas un espace autre. Internet fait chaque jour plus partie de nos vies, et en tant que tel, il en reconduit bien souvent les travers. Par ailleurs, si l’anonymat était la norme au début des années 90, le web a connu à partir du milieu des années 2 000, et l’avènement des réseaux sociaux, un phénomène massif de personnalisation qui fait que bien souvent, on s’y exprime en notre propre nom, transportant avec nous dans les réseaux le lourd bagage de notre identité hors ligne. Il n’y a donc aucune raison pour qu’Internet et le Web soient moins racistes que le reste des lieux où l’on s’exprime.

Parmi les manières dont le racisme s’exprime en ligne, la plupart sont bien connues : ce qu’on appelle la « fachosphère » (l’ensemble au contour flou des sites et blogs d’extrême droite), les trolls (ces personnes qui jouissent à intervenir dans les discussions en ligne pour les pourrir à force de provocations plus énormes les unes que les autres), ou même des commentaires, anonymes ou pas, qui fleurissent sur les sites d’informations ou les réseaux sociaux. Tout ça, on connaît. Mais il existe des formes d’expression du racisme qui sont propres au réseau. Par exemple, les réseaux sociaux en eux-mêmes peuvent reproduire de phénomènes de ségrégation. L’ethnographe américaine danah boyd l’a bien montré dans un travail comparant MySpace et Facebook elle a montré comment aux Etats-Unis, MySpace, réseau social qui précédait Facebook, s’est peu à peu ghettoïsé selon un mécanisme assez similaire aux villes américaines, Facebook incarnant en l’occurrence l’équivalent numérique des banlieues proprettes vers lesquelles ont migré les Blancs et les populations les plus aisées. Lisa Nakamura, de l’Université du Michigan, aux Etats-Unis, elle travaille depuis longtemps sur le racisme en ligne, et elle en a relevé d’autres types de manifestations. Par exemple, ce qu’elle a appelle le « tourisme identitaire ». Ca consiste à adopter une identité autre – un autre sexe, une autre couleur de peau –, pas pour éprouver ce que ça fait d’être noir ou femme en ligne (ces gens-là ne sont pas des Gunthert Wallraf des réseaux), mais pour se comporter selon les pires stéréotypes associés à cette identité. Une démarche assez perverse et dont on voit les effets qu’elle peut produire.

Lisa Nakamura a relevé une forme de racisme encore plus étrange. Elle a remarqué que dans un jeu multi-joueurs en ligne Lineage 2 , (c’est-à-dire un jeu vidéo sur Internet), une catégorie de personnages subissait une extermination massive : il s’agissait de petits personnages féminins, sortes d’elfes ou de naines. Si ces personnages étaient exterminés, c’est parce qu’ils étaient soupçonnés d’être manipulé par des Chinois (dans les jeux en ligne, il existe une pratique assez répandue : de jeunes Chinois qui ont besoin d’argent, font gagner des points à des personnages et les revendent ensuite à d’autres joueurs qui ont les moyens de payer et peuvent ainsi profiter de la puissance du personnage sans avoir à jouer des heures pour obtenir cette puissance. Or, ces petits personnages féminins, pour des raisons propres à ce jeu, étaient prisés par ces jeunes Chinois). D’où des scènes assez étranges, où des gnomes à couettes sont dégommés au cri de « Sales Chinois ». Ce qui est à la fois pathétique et cocasse.

En tant que tel, il a je trouve une vertu, ce racisme en ligne : par sa brutalité, par sa lâcheté (c’est toujours plus facile d’insulter à distance), et par l’absurdité de l’objet qu’il désigne à sa haine (en l’occurrence la gnome à couette rose), il est une magnifique caricature de tous les racismes.

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