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Le paradoxe de Google Street View

4 min
À retrouver dans l'émission

Je voudrais vous exposer ce qui est pour moi un mystère anthropologique, pas forcément sans lien avec le sujet de la matinale aujourd'hui : à savoir la fermeture des frontières.

On a beau penser tout ce qu’on veut de Google, Google Street View est un outil extraordinaire. Le principe de Google Street View est à la fois très simple et mégalomane comme souvent chez Google : photographier les rues des villes du monde entier et permettre aux internautes de les parcourir depuis leur écran avec un système de navigation très simple (on peut se déplacer, porter son porter son regard à 360°, zoomer etc). Je ne vais pas énumérer les villes qu’il est possible de parcourir mais disons que cela va de Séoul à Canberra en passant par des bourgs de Toscane, des villes perdues de l’Arkensas et des villes françaises. Et tout cela à disposition de quiconque possède une connexion à peu près correcte à Internet. Je passe sur toutes les questions que cela pose (en termes de vie privée notamment) pour poser une seule question, où se loge à mon avis le mystère anthropologique : que fait-on avec Google Street View ?

Il arrive qu’on aille voir des endroits aux hasards, ou pour faire des repérages (un lieu où l’no a rendez-vous, une ville où l’on veut voyager), parfois, on y cherche des lieux interdits (Guantanamo, une centrale nucléaire), mais un sondage effectué sur un échantillon représentatif de la population mondiale (les gens avec qui j’en ai discuté et moi) montre que l’usage majoritaire de Google Street View ne compte pas dans cette liste. Sur Google Street View, on va voir les endroits que l’on connaît, on va regarder des lieux familiers. Il est là le mystère anthropologique : pourquoi, alors qu’on a le monde à sa disposition, va-t-on voir des endroits connus ?

Plusieurs hypothèses :

  • Parce que cela permet de voir les lieux que l’on connaît avec d’autres yeux que les siens et sous d’autres angles (les yeux et les angles d’une machine). C’est très troublant d’aller voir sa rue, de s’approcher le plus près possible de ses fenêtres, de rentrer chez soi presque par effraction, comme un voleur, un voleur qui pourrait tomber sur lui-même, photographié dans son jardin.

  • Parce que cela rend possible d’aller revoir des lieux qu’on ne fréquente plus. Parfois c’est juste pour constater que des travaux ont eu lieu et que, comme l’écrivait si joliment Baudelaire « la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel ». Parfois, c’est plus intime. En ce qui me concerne, il m’est arrivé d’aller voir la maison dans laquelle j’ai grandi, la rue où j’ai appris à faire du vélo, et dans laquelle je n’ai plus mis les pieds depuis une quinzaine d’années. Il m’est arrivé d’aller la maison de grands-parents décédés, et revendue depuis. Et bien c’est incroyable, mais je crois déceler une ombre à une des fenêtres, exactement à la place où la grand-mère apparaissait quand on sonnait. On va vers le familier à cause de la puissance de l’effet produit. Parce que les premiers lieux auxquels on pense, bizarrement, sont des lieux perdus.

  • On ne découvre pas le monde par Google Street View parce que la vue ne fait pas tout, parce que l’expérience est finalement assez pauvre. On le sait bien, parcourir une rue de New York ou de Mexico, ce n’est pas simplement voir la rue, mais c’est aussi la sentir, les odeurs de nourriture, des pots d’échappement, des peaux s’il fait chaud. C’est cela aussi qui fait l’expérience d’une ville, et auquel Google Street View ne donne aucun accès.

  • La dernière hypothèse, c’est peut-être la plus troublante. Dans Google Street View on en reste au familier parce que les réseaux ne nous rendent pas moins casaniers. Parce qu’avoir le monde à porter de clic ou de souris (en tout cas la représentation du monde), ça ne créé pas automatiquement un désir de monde et un désir d’altérité. Internet, me semble-t-il, ne nous ouvre pas mécaniquement. Ni pour aller vers l’ailleurs, ni pour l’accueillir. Ca paraît très banal de dire ça, mais ça a été une des grandes utopies du numériques, l’idée qu’étant par essence mondialisé, les réseaux nous ouvriraient à autrui (utopie qui fut auparavant celle de la télévision). Eh bien ça n’est pas manifestement le cas. Et même, on pourrait tristement postuler l’inverse, que []()plus le monde nous est accessible, plus nous nous replions sur le connu. C’est le paradoxe de Google Street View.

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