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Le programme numérique du FN : entre constats justes, argumentaire tendancieux et slogans vides

4 min
À retrouver dans l'émission

Parmi les un peu plus de 4 millions de personnes qui ont voté pour le Front National aux élections européennes, très peu sans doute l’ont fait pour des raisons numériques. Je veux dire par là, très peu sans doute se sont décidé en fonction de ce que le Front National avance sur les questions numériques. Néanmoins, allons y voir. Allons voir sur quelles positions, concernant Internet et les nouvelles technologies, le FN a appelé à voter pour lui aux élections européennes.

D’abord, si on se rend le site du FN pour les élections européennes (à noter que le FN avait un site dédié pour les élections européennes, site très facilement accessible, ce qui n’était le cas ni de l’UMP, ni du PS) et qu’on clique sur l’onglet « Idées », on arrive sur un page contenant 6 thématiques. La thématique numérique, sous le titre « libertés numériques », arrive en première ligne, entre la PAC et l’Euro. 1er constat, si vous cherchez à savoir quelles sont les grandes lignes des partis en matière de politique européenne, vous mettez 5 secondes pour le FN, vous avez beaucoup plus de mal pour l’UMP et le PS. 2ème constat : la question numérique figure en bonne position au FN (rien de spécifique dans le programme de l’UMP, par exemple). 1ère conclusion donc : sur ce pan de la communication numérique, le FN est beaucoup plus efficace que l’UMP et le PS, et fait du numérique un sujet.

Venons-en aux idées. La partie intitulée « Libertés numériques » sur le site du FN est succincte, mais c’est le cas des 6 autres thématiques, qui sont traitées sur le même modèle : en tête de page, un énorme dessin (ici une souris enchaîné à la main qui clique sur fond de drapeau européen arrondi et cranté : graphie fachistoïde et efficace). En pied de page, un sondage « est-il nécessaire de surveiller les internautes ? », 629 personnes ont voté, le « non » l’emporte à 86%. Entre les deux, deux parties à chaque fois divisées de la même manière : un membre du parti parle (dont Marion Maréchal-Le Pen, une jeune) et en dessous, un texte reprend mot à mot le propos énoncé. Quelques lignes à chaque fois.

Qu’est-ce que nous racontent ces gens ? Qu’est-ce que disent ces textes ?

En gros, le Front National se pose en garant des libertés numériques contre une Union européenne vendue aux Américains. Avec quelle argumentation ?

  • Le discours pointe d’abord les manquements de l’Europe : en l’occurrence le fait que l’Europe ait mollement protesté contre les Américains suite à l’affaire Snowden, qu’elle ne se bat pas assez pour la protection des données personnelles. Et en effet, on peut avec le front National regretter que l’Europe n’ait pas donné le droit d’asile à Snowden ou n’ait pas instauré un droit d’asile pour les militants numériques.

  • L’argumentaire procède ensuite en raccourcis mensongers : par exemple en expliquant que dans TAFTA, on retrouve des morceaux d’ACTA que l’Europe voulait nous imposer certes mais sans préciser que ce qui a mis fin à l’ACTA, c’est précisément un vote du Parlement Européen (vieille rhétorique, consistant à dire « l’Europe « pour désigner indifféremment la Commission, le Conseil et le Parlement, ce qui créé la confusion). Autre exemple, du fait qu’un programme de recherche du nom de PHEME, visant à établir des critères de véracités dans les propos échangés sur les réseaux sociaux, soit financé avec fonds de la Commission, le Front National tire la conclusion que l’Europe cherche à faire taire les opinions contradictoires sur Internet. Et, pour aller dans le même sens, le FN ajoute que le Parlement a engagé des trolls pour pourrir les discussions sur les réseaux quand elles n’iraient pas le sens voulu et manifesteraient des opinions eurosceptiques. Une information qui provient d’une seule source non citée, un papier du Daily Telegraph , le quotidien britannique conservateur, et qui ne dit pas cela puisque le papier évoque la volonté du Parlement d’identifier les propos eurosceptiques sceptiques et de former les équipes à répondre (il ne s’agit pas de « riposter » et « troller » comme le dit le Front National mais plutôt de répondre, ce qui n’est pas la même chose). Tout ça fait peur, mais n’est pas vrai.

  • Et les conclusions sont simplistes : il ne s’agit pas des propositions, mais de slogans : « non à l’espionnage américain » « non au traité de libre-échange transatlantique » « oui au droit à l’oubli » « oui à la défense de nos libertés », des slogans avec lesquels on pourrait être d’accord, mais qui, en l’absence d’éléments de méthode, sonnent creux.

Même si, encore une fois, cette thématique des libertés numériques est loin d’être centrale pour le FN, on y retrouve donc des traits récurrents de l’argumentaire FN et notamment ce qu’on pourrait appeler la « stratégie de la position conjoncturelle ». En l’occurrence, le FN se fait l’allié des défenseurs de la liberté d’expression sur Internet, non sur des principes (qu’il a bafoué dans toutes les villes où il a été au pouvoir), mais sur la position du minoritaire. Le piège est grossier. Mais, face au presque silence des adversaires, il participe à construire une image de modernité dont Internet est un instrument.

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