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Le "selfie dans l'isoloir" ou le vote comme acte politique minimal

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À retrouver dans l'émission

Pour ceux qui suivaient les élections municipales depuis Internet – et en particulier depuis les réseaux sociaux – est apparue hier une nouvelle pratique étrange qui a été immédiatement nommée : « selfie dans l’isoloir » ou « selfisoloir », mot valise né de la fusion du « selfie », autoportrait effectué grâce à l’appareil photo de son téléphone portable, et « isoloir », le lieu où l’on se rend pour voter. On a donc vu sur Facebook et Twitter des centaines (que dis-je des milliers) de gens poster des photos d’eux-mêmes dans l’isoloir. Avec des variations stylistiques notables : mise en scène minimale ou plus élaborée, enveloppe dans la main ou dans la bouche, visage apparent ou pas…

Le phénomène a été à ce point massif que le Ministère de l’Intérieur a dû se prononcer sur sa légalité, son porte-parole précisant qu’il n’y avait pas raison de l’interdir s’il ne portait pas atteinte à la sincérité du vote ou s’il ne créait pas de trouble à l’ordre public à l’intérieur du bureau. Le Ministère de l’Intérieur a ainsi emboîté le pas aux Pays-Bas, où vraisemblablement cette pratique est apparue mercredi dernier à l’occasion des élections municipales aussi, et où aussi elle a été tolérée.

On peut balayer ce petit phénomène d’un revers de main, en arguant de sa débilité, mais, à partir du moment où il est là, on peut aussi essayer de comprendre les sens qu’il revêt.

  • D’abord, on peut noter que bon nombre des photos (impossible de faire une statistique sérieuse, mais c’est ce qui apparaissait empiriquement) ont été le fait de tous jeunes citoyens et citoyennes dont c’était le premier vote. Il s’agissait donc par ce moyen – se photographier dans l’isoloir – de marquer une étape considérée comme un importante de sa vie, genre « mon premier vote ». Les défenseurs du vote comme acte fondamental de notre démocratie devraient se réjouir que des jeunes personnes tiennent à immortaliser et publiciser leur première participation à une élection comme un moment notable de leur existence.

  • Un deuxième sens de cette pratique a été un prosélytisme du vote. Le sens de la photo était alors : « j’y suis allé, allez-y ». Une sorte de pédagogie par l’exemple donc, avec le recours à un argument ludique : « allez-y et vous pourrez faire une photo marrante ». On peut s’affliger qu’il faille en passer par là pour encourager à aller voter, mais si le but est de lutter contre l’abstention, tous les moyens ne sont-ils pas bons, jusqu’au jeu démocratique bon enfant ?

  • Mais peut-être y a-t-il un sens plus profond à voir dans tout ça. L’isoloir est conçu par la logique républicaine comme le lieu où le citoyen, dans la solitude du vote, est censé rejoindre l’universel de l’intérêt général. C’est donc, théoriquement, un lieu de l’oubli de soi, un moment où le moi particulier laisse place au citoyen de la République. Et là tout à coup, avec ces photos, ce sont des individus qui apparaissent avec leur tête en gros plan, leurs nez grossi par l’angle, leurs mains rougies par le froid. Ce sont des gens avec leurs visages, avec leurs vêtements, avec leur âge, avec leurs sourires. Ces photos incarnent la citoyenneté dans ce lieu où la citoyenneté est censée ne plus avoir de corps. Ces gens ne révèlent pas pour qui ils votent, ni même qui ils sont, mais ils montrent ce qu’ils sont. Signe supplémentaire que la fiction du citoyen républicain est à repenser. « Exhibitionnisme » disent certains. Oui, c’est vrai, j’ajouterai même qu’il y a un côté coquin dans tout ça. Se photographier dans l’isoloir, c’est aussi se photographier dans un endroit dont on n’a d’ordinaire pas d’image et où on est censé être seul. Et comme la grammaire du selfie est une grammaire de la photo coquine, on y pense. Et certains – certaines - en jouent. Le citoyen républicain peut être sexy.

  • Certains ont vu là un signe ultime de dépolitisation, un effet de désacralisation de l’acte de voter d’autant plus choquant qu’il avait lieu jusque dans le secret de l’isoloir. Un sacrilège, surtout au regard des résultats qui ont suivi et que l’on commente ce matin. Eh bien moi, ce sacrilège, je le trouve intéressant. Parce qu’il dit une vérité de ce qu’est le vote. Le vote n’est pas l’acte politique par excellence. Réfléchir, lire, donner son avis (sur un blog, dans un réseau social), discuter avec ses parents, ses voisins, essayer de les convaincre, militer, manifester, passer du temps dans une association, et parfois même ne pas voter, sont des actes politiques aussi forts, voire plus engageants, qu’aller glisser un bulletin dans une urne. Et, d’une certaine manière, toutes ces photos d’isoloir ramènent le vote à ce qu’il est : un acte minimal et profane. « Eh oui, disent ces photos, voter ça n’est que ça. Eh oui, m’ont dit ces photos, la politique, ça ne peut pas être que ça. La politique c’est aussi tout ce qui se passe avant et après. La politique, c’est plus grand que ça. » Et j’avoue que ça m’a ragaillardi.

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