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Les Daft Punk aux Grammy Awards ou la victoire des cultures numériques

5 min
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Ca n’a échappé à personne - et j’ai presque honte d’y revenir – mais dans la nuit de dimanche à lundi, les Daft Punk ont raflé 5 récompenses aux Grammy Awards. Surtout, ils ont fait le show avec une prestation rare. Sur la scène, dans un décor mimant le studio d’enregistrement, Pharrel Wiliams, pop star interplanétaire, voix du tube du dernier album des Daft Punk, « Get lucky », et le vieux Steevie Wonder.

Entourés de musiciens, ils interprètent « get lucky ». Sans les Daft Punk donc, qui comme on le sait se produisent très rarement. Jusqu’au moment où la vitre teinté de noir en fond de scène s’ouvre et laisse apparaître les deux musiciens français, casqué et vêtus de blanc. Le public applaudit à tout rompre, Pharrell Williams s’écarte et laisse place à 3 minutes de mix où, sur la base de « Get lucky », les Daft Punk enchaînent les sample : le « Freak c’est chic » ou encore « Another star ». Comme beaucoup de monde, j’ai découvert la vidéo hier matin, et je l’ai regardée une bonne partie de la journée, comme on le fait aujourd’hui de certaines vidéos, avec une émotion renouvelée par la répétition, par l’émotion vient aussi du détail qu’on découvre au 10ème visionnage. Puis, je me suis interrogé : pourquoi cette vidéo m’émeut-elle autant, alors que j’entends « Get lucky » à chaque fois que je vais au Monoprix depuis 9 mois, alors que la cérémonie des Grammy est une auto-célébration de l’industrie de la musique qui, dès qu’on a le dos tourné, fait un lobbying monstre pour relever honteusement les standards de la propriété intellectuelle, alors que ce spectacle de millionnaires botoxés qui se trémoussent dans un salle hyperclimatisée de Los Angeles me donne des envies de retraite dans le monastère de la Grande Chartreuse, pourquoi malgré tout ça, j’ai été profondément ému par ces 5 minutes ?

Bon, il faut que je l’avoue, est entrée dans cette émotion une part de chauvinisme béta. Voir ce parterre d’Américains se lever de leurs sièges pour acclamer deux anciens élèves du lycée Carnot avec des casques de mob, ça me fait quelque chose. Un peu comme quand l’équipe de France de foot bat les Anglais en Angleterre. Mais ce n’est pas le moteur principal. Le moteur principal, je l’ai compris plus tard, c’est que ces 5 minutes scellent la victoire des cultures numériques. Rien que ça : la victoire des cultures numériques.

Pas une victoire au sens d’écrasement d’un adversaire - je le répète, l’industrie du disque n’est pas morte, bien au contraire - mais une victoire au sens où une idée s’impose, où cette idée devient une sorte d’évidence.

Quelle est cette idée, cette belle idée ? Je la vois dans deux éléments, mais il y en aurait bien d’autres.

D’abord, l’alliance homme-machine. C’est un paradigme qui travaille la musique depuis plus d’un demi-siècle, et c’est une question que les Daft Punk posent depuis le début de leur carrière à la fois dans leurs titres comme une thématique, dans la représentation qu’ils donnent d’eux-mêmes (ils sont des sortes de robots), mais aussi dans leur manière de fabriquer leur musique, mêlant les ordinateurs et les instruments. Mais dimanche soir, c’était très beau d’entendre et de voir « Get lucky » joué par des musiciens, avec leurs instruments (c’était la première fois je crois). Et c’était beau ensuite, quand la vitre s’est baissée, d’entendre le refrain (celui que Pharrel Williams et Steevie Wonder venaient de chanter) dit par une voix travaillé par la machine, une voix de robot. Puis d’assister au retour des voix. Se dégageait là une forme d’harmonie entre organique et électronique, entre machine et homme, entre logiciel et corps, qui était d’une grande beauté.

2ème élement dans cette idée : les pratiques qu’on appelle sample, mix, mash-up et qui consistent à mélanger les morceaux, et avec des effets parfois d’extrême condensation. Pendant ces 5 minutes, les Daft Punk à la fois s’auto-citent (en mixant des boucles provenant de leur dernier album ou d’albums plus anciens) mais citent d’autres morceaux. C’est une pratique vielle comme l’art que la citation, mais réactivée par le numérique, qui permet (par l’accès infini à la musique et par des logiciels, des outils adéquats) de la porter à son paroxysme et de la démocratiser. Les Daft Punk s’y livrent d’une manière à la fois savante et ludique, presque maladroite, faussement maladroite quand ils vont chercher un morceau aussi connu que « Le Freak c’est chic », comme un hommage à la pratique en elle-même. Et c’est très beau.

C’est un peu ça les cultures numériques, en tout cas telles que je les aime : quelque chose de technologique et d’humain, de très contemporain et d’historique, de snob et de populaire.

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