LE DIRECT

Les images ne nous rapprochent pas des Syriens

3 min
À retrouver dans l'émission

On le sait, la guerre en Syrie a aussi lieu sur les réseaux, ou avec les réseaux. De deux manières au moins. Dans une perspective d’occupation du terrain numérique, d’abord. Le pouvoir essaie de contrôler les communications, via la maîtrise de l’infrastructure des réseaux ou avec l’Armée électronique syrienne, un groupe d’activistes numériques proche du pouvoir, pirate des sites, empêche l’accès à d’autres. De l’autre côté, on s’organise aussi pour créer des voies de communication, via la disposra souvent, il y a eu fourniture de matériel informatique, formation à la vidéo…. On est là, pourrait-on dire, dans la continuité de la guerre classique : il s’agit d’occuper le terrain, terrain numérique ici, dans son aspect le plus matériel. La seconde manifestation de la guerre sur les réseaux, c’est la propagande. On en connaît les manifestations : des comptes officiels du régime (Twitter, Instagram…) qui diffusent la parole officielle, des vidéos diffusées par le régime, des vidéos diffusées par l’opposition. Et tous les discours autour de ces contenus : dénonciations de mise en scène, trolls qui interviennent sur les sites d’informations du monde entier. On est là, encore une fois dans une forme de continuité historique : c’est la continuité, sur les réseaux, des phénomènes de propagande et de contrepropagande qui n’ont pas attendu Internet pour accompagner les conflits. Mais la grande différence, c’est peut-être la manière dont cette guerre de communication sur les réseaux fait exister la guerre en Syrie pour nous, qui ne sommes pas Syriens, qui ne vivons pas en Syrie, ni même près de la Syrie.

Et là, il me semble que nous vivions une situation très paradoxale : d’un côté, on peut dire que le conflit est fortement présent. Quiconque s’intéresse un peu est abreuvé d’images de la Guerre en Syrie, images de combats, images de victimes, images d’attentat, images de missions suicide, images de réfugiés qu’on n’accueille pas. La guerre en Syrie jouit via ces images d’une présence inédite dans nos vies numériques. D’un autre côté, cette présence semble ne rien changer à notre indifférence. Elle ne produit rien, ou presque. Pas de mobilisation. A peine une indignation. Souvenez-vous des images des bombardements au gaz, comme elles nous ont dégoutés, mis en colère. Et ce qu’il en reste aujourd’hui. A part un mauvais souvenir.

Alors, comment expliquer cela ?

3 hypothèses.

On peut sans doute voir là un effet pervers de notre maturité. Car toutes ces images, toutes ces informations qui nous arrivent brutes par les réseaux, nous les soupçonnons immédiatement, nous les mettons tout de suite à distance, nous tentons d’y détecter, justement la propagande. Et je me dis toujours que parmi ces images, il y a sans doute des témoignages purs, sortis de Syrie au péril de vie, et que nous, derrière nos écrans, regardons et écoutons en essayant d’y trouver les signes de la manipulation. C’est une injustice terrible.

2ème hypothèse. Peut-être aussi la trop grande masse des images. Peut-être que pour mobiliser, il faut moins d’image, il faut une image. Il ne faut pas un flux, mais une image icônique, comme cela a été le cas dans l’Histoire.

3ème hypothèse : nous avons une trop grande croyance en la puissance des vidéos. Et là, dans cette croyance qu’Internet nous permettant une présence plus directe de la guerre produirait un effet, se réjoue une autre croyance, celle qu’ont eux certains quand la télévision est entrée dans les foyers. Ils y voyaient la fin de la guerre car le fait de voir les autres vivre effaceraient les malentendus culturels qui sont au cœur de la guerre. La télévision n’a jamais évité la guerre, ni la disparition des malentendus culturels. Eh bien ces image de la Syrie, que l’on peut voir et revoir, elles ne nous affectent que peu. Ca veut sans doute dire que la puissance de ces vidéos est moins grande qu’on ne le croie et que les ressorts de la mobilisation sont autres. Ce qui, en un sens, est rassurant.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......