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L'étrange pratique de la photo culinaire

4 min
À retrouver dans l'émission

Quiconque fréquente les réseaux sociaux s’en aperçoit vite, les gens adorent partager des photos de nourriture. Une belle assiette servie dans un restaurant, et hop, une photo postée sur Facebook. Un plat qu’on est content d’avoir cuisiné et hop, une photo sur Twitter. Sans compter les espaces presque exclusivement consacrés à des photos culinaires. Comme toute sous-culture qui se vaut, cette pratique donne lieu à des sous-catégories. Par exemple, le « foodporn » (« food » comme « nourriture » et « porn » comme « pratique artistique consistant à représenter l’acte sexuel dans la plus grande crudité »). Le « foodporn », contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne consiste pas à photographier des plats évoquant l’acte sexuel ou les organes génitaux, mais à photographier la nourriture comme le porno film l’acte sexuel, avec un goût pour le gros plan, la chair protubérante etc. Le résultat n’est pas inintéressant, je vous invite à aller y voir. Sous-catégorie connexe, le « foodgasm » (« food » comme « nourriture » et « gasme » comme « orgasme »). Là, ce qu’on photographie ou même qu’on enregistre en vidéo, c’est l’effet de la nourriture sur celui qui l’ingère, on documente l’orgasme culinaire. Et on trouve même des sites encore plus spécialisés : il existe un TumblR (un blog photos) qui ne montre que des photos d’asiatiques en train de photographier la nourriture. J’avoue ne pas bien comprendre le sens de cette hyper-spécialisation, si ce n’est que ces photos recèlent une forme de beauté dans la délectation exprimée par ces gens, dans leur regard, dans leur gestuelle complexe (pas facile de photographier un plat). Mais, après réflexion intense, je ne comprends toujours pas pourquoi ce serait le privilège des Asiatiques….

Ce blog le dit à sa manière, et quiconque aime feuilleter des livres de cuisine le sait : la photo culinaire est un art dangereux. Car il n’est pas facile de prendre une belle photo de nourriture. Et malheureusement les réseaux sont le reflet de cette difficulté. On voit un nombre incalculable de photos affreuses, dégoutantes au sens propre du terme. Ce qui donne lieu, évidemment, à une nouvelle sous-catégorie, avec des blogs et sites spécialisés dans la photo de nourriture dégoûtante. Ce qui est recherché, c’est la photo involontairement dégoûtante, évidemment, et là, il y a une star, une dame qui s’est fait une popularité involontaire en mettant sur Twitter les photos de ses repas. Elle s’appelle Martha Stewart. C’était déjà une star de la télévision, une sorte de Nadine de Rothschild américaine, prônant le bien vivre et les bonnes manières. Et quand Martha Stewart s’est mise à poster sur Twitter des photos de ce qu’elle cuisinait mais aussi des photos des plats qu’on lui servait dans les meilleurs restaurants américains qu’elle fréquente assidûment, elle a stupéfié le pays. Il faut dire que c’est hallucinant. Martha Stewart possède le talent de transformer tout plat, même le plus finement présenté, en un amas immonde d’aliments indistincts (souvenir d’une assiette de soupe à l’oignon….). Au point que l’ensemble de la presse américaine s’est mobilisé pour la prier d’arrêter de partager ses photos.

Le phénomène de partage de photos culinaires est tel que l’on voit des restaurants américains interdire que les clients prennent des photos des plats (à cause des flashs, des gens qui se lèvent pour trouver le bon angle) et prôner un rapport non médiatisé au plaisir culinaire. On commence à voir des études pas très convaincantes qui expliquent que ces comportements entraînent des troubles alimentaires : obsession pour la nourriture, appétit coupé par le trop plein d’images etc.

Mais, ça ne répond pas à la question qu’on se pose nécessairement : pourquoi fait-on cela ? Il me semble que cela dit quelque chose, à la fois de notre rapport à la nourriture, et au numérique. J’y vois une preuve supplémentaire que le numérique n’oublie pas le corps et n’oublie pas les sens (jusqu’au goût et à l’odorat). J’y vois une mise en scène nouvelle de ce qui est au cœur des pratiques sociales de l’être humain : le partage de la nourriture. Partage qui continue à se faire dans le monde physique, mais moins (on sait que le temps des repas baisse régulièrement dans les pays les plus riches), les réseaux prenant le relais à leur manière un peu obsessionnelle, un peu obscène, mais bien intentionnée.

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