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"Look up" ou comment les internautes déclarent leur bonne santé

4 min
À retrouver dans l'émission

Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler de ce qui nous arrive sur la toile, et d’une vidéo. Elle a été mise en ligne le 25 avril dernier par un jeune britannique du nom de Gary Turk et totalise aujourd’hui plus de 25 millions de vues (c’était 20 millions hier). Cette vidéo est très partagée – elle est virale selon le langage adéquat -, elle est très commentée, en général sur un mode très positif de la part des internautes, elle est discutée sur des blogs, dans articles de la presse en ligne.

Qu’est-ce que donne à voir cette vidéo ? Elle s’intitule « Look up », soit « Lève les yeux ». Pendant 5 minutes, un jeune homme, Gary Turk lui-même manifestement, cheveux bien coupés, petite chemise et pull marron à col rond, dit sur un ton légèrement slamé un texte vaguement poétique, accompagné d’une nappe musicale mélancolique et contemplative. Viennent s’insérer quelques scènes illustrant le propos, scènes de vie pas très bien jouées ou effets visuelles éculées (une personne statique se tenant debout au milieu d’une foule qui passe, indistincte). Ce qui frappe dans cette vidéo, ce n’est pas l’esthétique, c’est le propos. Car cette espèce de poème assez bas de gamme est un appel à la jeunesse, un appel à lever les yeux de son écran - l’écran de son ordinateur, de son téléphone portable - un appel à la rencontre physique, à la discussion en face à face, un appel à la déconnexion. L’argumentation est excessive « toute cette technologie n’est qu’une illusion », nous « sommes esclaves de nos outils », « nous nous coupons du monde » « la vraie vie, c’est le réel ». Et en guise d’illustration, un petit film en deux temps, où un jeune homme rencontre une jeune femme dans la rue en lui demandant son chemin, ils se plaisent, se marient ont des enfants, vieillissent ensemble. Scène suivante, le jeune homme a un smartphone a la main, ne demande pas sa direction à la jeune fille, qu’il ne voit pas, et passe à côté de l’amour de sa vie. Le phénomène à examiner avec le succès de cette vidéo, c’est donc une large approbation apportée à un discours qui reprend tous les poncifs de la technophobie primaire, teinté d’une nostalgie assez débile (quand le jeune de 25 ans à tout casser, vous explique qu’enfant il passait sa journée dehors et s’effraie des bambins d’aujourd’hui figés devant leur Ipad, comme si ni la télé, ni le jeu vidéo n’existait il y a 25 ans)…

Pourquoi, malgré tout, c’est intéressant ?

Parce que ce n’est pas la première fois qu’un tel phénomène a lieu. Il y a quelques mois, et j’en avais parlé ici même, une vidéo avait beaucoup tourné et portait un discours à peu près semblable : on y voyait un couple dont l’homme passait son temps à consulter son téléphone portable, dans toutes les circonstances de la vie. Si ces vidéos fonctionnent à ce point, c’est qu’elles obéissent à une fonction.

Je ne pense pas qu’elles mettent des mots sur une expérience, qu’elles trouvent un écho dans quelque chose de vécu. Tous les travaux un peu sérieux menés sur la sociabilité en ligne montrent qu’il n’y a pas augmentation de la solitude, qu’il n’y a pas déconnexion avec une vie dite réelle, que la sociabilité en ligne n’est pas vécue comme cela et ne produit pas ces effets-là, ou alors de manière très marginale. Et c’est le principal reproche qui est fait à la vidéo dans les papiers qui la critiquent : elle est tellement excessive dans sa critique qu’elle est mensongère. Mais le problème n’est pas la là, le problème ce n’est pas le régime de vérité du discours le problème c’est : pourquoi les gens approuvent-ils ce propos qui ne correspond pas à leur expérience ? Et y répondre permettrait de résoudre ce paradoxe assez drôle qui veut que cette vidéo bénéficie à plein de pratiques communicationnelles – en particulier les réseaux sociaux – qu’elle critique violemment, c’est-à-dire que les gens qui la partagent, qui la commentent de « Wahoo ! Amazing. You absolutly have to watch this » se livrent exactement à ce que dénonce la vidéo. Et on peut rationnellement supposer qu’ils se déconnecteront pas définitivement après ce dernier commentaire.

La seule hypothèse que je vois est la suivante : il s’agit d’une déclaration collective. En approuvant ce discours et en le faisant circuler, les internautes montrent qu’ils sont capables d’autocritiques, de réflexivité, ils disent qu’ils ne sont pas dupes, ils disent « regardez, nous sommes conscients ». Mais à qui s’adressent-ils ? A qui s’adresse cette déclaration ? Sans doute prioritairement à eux-mêmes, et c’est là où je doute de l’intérêt de cette déclaration. Parce que ceux qui sont hors des réseaux – et qui pourraient être rassurés par cette déclaration - ne l’entendront jamais. Et parce que ceux qui possèdent ces réseaux – les Facebook et consorts- et qui seraient bien inspirés d’y réfléchir aussi, s’en foutent parce qu’ils profitent même de la controverse.

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