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Mort de Mandela sur Twitter : quand l'hommage tue l'hommage

3 min
À retrouver dans l'émission

Depuis quelques années maintenant, les grands événements du monde se vivent aussi dans les réseaux sociaux. Et la manière dont ils se vivent est une expérience propre. Qui vient s’ajouter aux manières qu’on avait de les vivre et les partager avant Internet.

La mort de Mandela est un grand événement du monde. On pourrait se contenter de considérer que l’afflux gigantesque des réactions sur les réseaux sociaux est une mesure de cette grandeur et de l’émotion provoquée. Et qu’il ne faut pas trop aller voir dans le détail, que ce n’est pas ça qui importe. Tout comme il ne faut pas aller voir les petits mots et les nounours posés sur la grille de la maison de la personnalité décédée, mais juste le murmure globale, les larmes collectives les dos courbés et les bougies. Mais quand même, ces tweets ne sont pas des petits mots anonymes accrochées à une grille. Ils émanent de gens qui signent leurs paroles, l’adressent à d’autres, publiquement. Et le font sciemment. Et on ne peut pas s’empêcher de se poser quelques questions (questions qui proviennent directement de l’expérience que j’ai vécue hier soir et ce matin).

D’abord, je suis fasciné par l’emballement de ce que l’excellent chercheur Olivier Ertzscheid appelle « le web compassionnel », la manière dont en quelques secondes, une plateforme comme Twitter se transforme en lieu dédié presque exclusivement à ce sentiment. Depuis hier, c’est la mort de Mandela, mais la compassion n’est pas toujours aussi sélective : ne jamais oublier qu’un des premiers coups d’éclat de Twitter sur la scène publique, c’est la mort de Michael Jackson en 2009 où des anonymes (mais aussi nombre de stars américaines, et c’était la première fois) avaient exprimé leur tristesse. A une échelle telle qu’une heure après le décès, la connexion était devenue impossible. Oui, il y a quelque chose qui se joue dans les réseaux sociaux autour de la mort. Vous me direz, il se joue partout quelque chose autour de la mort, pas seulement dans les réseaux sociaux. Certes, mais dans les réseaux sociaux, ça prend une forme particulière : l’hommage. Tout le monde, chacun, exprime un hommage, et moi ça n’est pas sans me poser question.

Je trouve étrange que des personnes qui ne sont pas des personnes publiques, se livrent à l’exercice extrêmement casse-gueule de l’hommage public (vous savez ces formules grandiloquentes et creuses qui ne disent en général rien, ni de la personne décédée, ni celui qui s’exprime, et qui fournissent la base rhétorique du communiqué officiel et que les hommes et femmes politiques s’empressent de renouveler sur Twitter). Mais l’internaute moyen – ou même l’internaute qui jouit d’une petite notoriété publique – l’internaute qui n’a rien de particulier à dire sur ce sujet ? pourquoi s’exprime-t-il comme ça ? Et surtout, à qui s’adresse-t-il ? C’est la question que je n’ai cessé de me poser toute la soirée.

D’autant que très vite, parce que des plateformes comme Twitter sont aussi des lieux de haute compétition pour obtenir l’attention, c’est la course à la formule la plus personnelle, la plus poétique. Et là, on confine parfois au pathétique, dans le mauvais sens du terme : du lieu commun le plus éculé (ce « grand réconciliateur ») à l’auto-citation, en passant par l’hommage en anglais (le côté world wide), par le souvenir d’une rencontre (pour les plus chanceux qui en profitent au passage pour se hausser du col), ou le souvenir d’une image vue à la télévision (et là, comme en gros, on a tous vu les mêmes….). Evidemment, au milieu de tout ça, il y a de belles choses, des propos émouvants, des liens vers des informations oubliées, intéressantes. Mais ce qui domine c’est une affliction obligée qui finit par se vider de sa substance. D’autant qu’elle provoque presque immédiatement des processus de distinction de plus ou moins bon goût. Les esprits chagrins qui ne veulent pas être tristes, les petits malins qui parlent d’autre chose, les méta-discursifs qui analysent le phénomène en temps réel ou carrément, le compte parodique Humour de droite , qui écrit « Mandela RIP » avec lien vers une photo de Bill Cosby (le comédien du Cosby Show). C’est qui est à la fois drôle et nul mais qui déclenche une discussion parallèle.

Et au final, la mort de Mandela est recouverte par tout ça. L’événement est submergé. Le signal qu’il faut se déconnecter et aller se coucher.

> retrouvez le dossier spécial consacré à Nelson Mandela
"Mandela, un juste rentre dans l'histoire" **[> tout le programme ICI

](http://www.franceculture.fr/blog-au-fil-des-ondes-2013-12-06-mandela-un-juste-rentre-dans-l’histoire "MANDELA, UN JUSTE RENTRE DANS L’HISTOIRE")**

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