LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

On ne s'appelle plus au téléphone, on s'écrit des textos

4 min
À retrouver dans l'émission

On se parle de moins en moins au téléphone et on écrit de plus en plus de textos. Ce constat empirique est corroboré par des chiffres. Comme le rapporte un article récent du New York Times les résultats des différentes études menées sur la question convergent : la part de la communication vocale diminue d’années en années en général, et de manière encore spectaculaire chez les plus jeunes. Au point, explique le journal américain, que l’on commence à noter chez certains la disparition d’une compétence : celle de passer un coup de fil sans bafouiller ou se montrer impoli.

Les raisons avancées par les experts interrogés sont de différents ordres :

  • la crainte de l’intime. Faire entendre sa voix (même pour laisser un message), c’est s’exposer plus qu’avec le texte seul. La voix peut trembler, la bouche être sèche, on peut manquer de répartie etc. On préférera l’écrit qui nécessite moins d’improvisation et protège un peu.

  • l’efficacité. Il faut reconnaître au texto qu’il est souvent plus économe en temps. On évite les formules décoratives et les digressions nécessaires de la conversation et puis, bien souvent, un texto est plus clair qu’un un long message vocal. On notera aussi que le texto est moins mobilisant que l’appel téléphonique, on peut en écrire en classe ou pendant une réunion.

Voilà ce qui expliquerait donc, que nous nous parlons moins au téléphone et avons recours plus couramment au texto, ou au mail.

C’est, je trouve, une question passionnante. Pourquoi une pratique sociale apparaît-elle ? Pourquoi disparaît-elle ? Par quelle autre pratique est-elle remplacée ? Dans le cas du glissement du coup de fil au texto, la technologie a sa part (écrire aujourd’hui un texto est beaucoup plus facile qu’il y quelques années où il y avait trois lettres par touche). L’économie aussi (même si la démocratisation des forfaits illimités réduit la part de l’économie, l’usage du texto a sans doute était poussé dans un premier temps parce qu’il était moins cher). Mais il doit y avoir autre chose, de beaucoup plus mystérieux, et que je ne saurais expliquer : sans doute, en plus des deux raisons avancées par le New York Times , trouve-t-on dans le texto quelque chose qu’on ne trouve pas dans le coup de fil, mais quoi ?

En revanche, ce qui est fascinant, c’est la manière dont les conventions s’adaptent aux nouveaux usages. Par exemple, téléphoner à quelqu’un sur son portable sans laisser de message était considéré comme impoli il y a quelques années. Aujourd’hui que le téléphone enregistre automatiquement le nom de l’appelant, l’appel sans message est devenu un signe « j’ai essayé de t’appeler, ce n’est pas urgent, rappelle quand tu peux ». Et l’on pourrait citer mille autres petites conventions apparues récemment.

Faut-il voir dans le recours massif au texto une réduction de la communication, comme certains se plaisent à le faire ? J’ai bien conscience que chaque texto n’est pas une lettre de Madame de Sévigné. Il serait plutôt l’équivalent du petit mot griffonné sur un coin de table, allusif et fonctionnel. Ce n’est pas ce qui reste dans les correspondances, mais ça n’est pas sans valeur non plus. Car quand c’est nécessaire, on y apporte du soin, et les jeunes pas moins que les autres. Comme l’a très bien montré Elisabeth Schneider dans sa thèse sur les pratiques scripturales des adolescents, pour certains de ces écrits (dans le cas de messages amoureux, ou conflictuels) une très grande attention est accordée. D’où des pratiques d’écriture collective et de lecture collective (combien de fois a-t-on vu des groupes de jeunes se lire des textos reçus et en faire ensemble l’exégèse), ou ce qu’Elisabeth Schneider appelle le « syndrome Cyrano » : l’écriture est confié à un copain ou une copine plus à l’aise. Le soin accordé peut aller jusqu’à l’invention. Une jeune fille me racontait une longue hésitation – et la longue discussion qu’elle avait eue avec une amie - sur le signe de ponctuation adéquat pour terminer un texto amoureux. Le point était trop assertif. Les points de suspension trop suggestifs. Elle a donc trouvé un intermédiaire, deux points posés à la suite. Ni suggestion ni assertion, mais ouverture d’une possibilité, tout en réservant l’interprétation au lecteur qui peut saisir la subtilité ou croire à une faute de frappe et faire pencher la balance dans le sens qu’il veut. On ne perd donc sans doute pas grande chose en subtilité avec le texto. Quant à une dégradation de la grammaire et de la syntaxe, un rapport du CNRS a récemment montré qu’on ne pouvait pas corréler l’usage du texto à une moins bonne maîtrise de la langue.

Reste une question : et après le texto ? Que va-t-on voir apparaître ? L’hologramme ? La télépathie ? La sambrose ?

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......