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Pour un renouveau du cyberféminisme

3 min
À retrouver dans l'émission

Il y a le sexisme, il y a aussi le cybersexisme. Une illustration. Au printemps dernier, une jeune bloggueuse française du nom de Marlard, spécialisée dans le jeu vidéo, publiait un très long texte sur un blog féministe. Intitulé « Du sexysme chez les geeks », le texte détaillait très minutieusement le sexisme à l’œuvre dans le jeu vidéo. A la fois dans les représentations (Marlard citait longuement les articles de magazines spécialisées sur certains personnages féminins, comme la célèbre Lara Croft de Tomb Raider ), parmi les joueurs (où être une gameuse, c’est s’exposer à toutes sortes de propos pas des plus aimables, en particulier dans les jeux en ligne), mais aussi un sexisme à l’œuvre dans l’industrie du jeu vidéo où on trouve nombre de récit d’informaticiennes isolées, voire harcélées, le tout se manifestant avec éclat dans les grandes conventions ou les grands salons de jeu vidéo qui n’ont rien à envier, du point de vue de l’imaginaire des genres, avec les salons de l’automobile. Ce qui est intéressant, c’est qu’à peine posté, ce texte de Marlard a énormément tourné pendant plusieurs semaines, recueillant des réactions de plusieurs types : des témoignages de gameuses validant les informations, des prises de conscience contrites de la part de garçons prenant conscience d’un phénomène dont ils n’avaient pas pris la mesure, mais aussi des insultes, des propos extrêmement violents (du genre : « pour dire ça t’es vraiment une gouine mal baisée, de toute façon t’es moche et tu comprends rien au jeu comme toutes tes copines goudous », j’exagère à peine), propos qui ont fini par prendre les allures d’un harcèlement bien compris.

Les préjugés sexistes sont aussi à l’œuvre dans les réseaux et dans le monde du numérique, ils s’y expriment sur un mode qui est celui des réseaux : violents, obsessionnels, souvent anonymes. Cela suffit-il à considérer qu’il faut un mot – le « cybersexime »- pour désigner cette forme de sexisme ? C’est ce que pense, par exemple Laurie Penny. Laurie Penny est britannique, et elle n’a pas trente ans. Elle est journaliste, mais surtout activiste et féministe. Elle a un look à la Lisbeth Salander, l’héroïne du Millenium de Stieg Larsson (ce n’est pas rien d’avoir le look de Lisbeth Salander parce que c’est une des rares héroïnes qui soient à la fois une femme, qui dans son corps et dans sa sexualité joue du Trouble dans le genre – pour reprendre le titre du livre de Judith Butler –, mais surtout, c’est une hackeuse, qui manie l’informatique comme personne). Avoir le look de Lisbeth Salander, c’est important dans cette lutte des représentations qu’est aussi le féminisme dans les réseaux. Mais Laurie Penny, ce n’est pas un look, c’est aussi un discours et c’est un livre qu’elle a publié en septembre dernier Cybersexism, Sex, Gender and Power on the Internet . Elle y raconte ce que c’est que d’être une geekette, elle y étudie la misogynie en ligne, la violence des insultes, le harcèlement dès qu’on dénonce cette violence. Elle décrit Internet comme une utopie non réalisée, un lieu qui aurait pu – aurait dû- ne pas être un espace public comme un autre. Et Laurie Penny invite au combat.

C’est là l’intérêt, me semble-t-il, l’intérêt de parler de « cybersexisme ». Il permet une forme propre de lutte, et celle-ci a eu un nom : le « cyberféminisme ». Le mot existe depuis le milieu des années 80, sous la plume de la théoricienne Donna Haraway (l’auteure du Manifeste Cybrog ), mais il prend un sens plus pratique en 1991 - c’est-à-dire juste avant le Web, quand Internet était encore un réseau de réseaux assez confidentiels – quand nait dans ces réseaux un mouvement autoproclamé « cyberféministe ». L’idée était d’articuler les pratiques et les imaginaires de ce cyberespace qui commence à naître avec un féminisme radical. Ce mouvement s’est un peu éteint aujourd’hui. Et c’est dommage. Il y avait dans sa dureté, dans sa folie, mais aussi dans son exigence théorique, dans sa volonté de faire sienne la machine, son vocabulaire et ses références, il y avait dans tout ça les ferments d’une efficacité que n’ont pas les mesures actuelles de lutte contre le sexisme dans les réseaux. Je conseille donc à Najat Vallaud-Belkacem de relire le Manifeste cyberféministe du 21ème siècle dans lequel on trouve quelques phrases assez belles : « nous sommes le virus du nouveau désordre mondial […] Terminators du code moral, mercenaires du limon, descendez sur l’autel de l’abjection » Et surtout phrase merveilleuse, et à méditer : « Le clitoris est le lien direct vers la Matrice ».

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