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Pourquoi tant d'eau dans Internet ?

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Cette Matinale consacrée à l’eau me fournit un prétexte pour aborder une question qui m’est chère dont tout le monde se fout, mais à tort (c’est en tout ce que je vais essayer de prouver), la métaphore aqueuse dans Internet. Il y a les analogies évidentes : on « navigue » sur Internet – et les programmes qui permettent d’aller sur Internet s’appelle des « navigateurs » on surfe sur la Toile (ce qui est une image très complexe quand on y pense, une double analogie, qui m’a toujours troublé puisque surgit en moi l’image d’une personne minuscule en train de faire du surf sur une toile d’araignée, la minuscule chevelure de cette minuscule personne étant arrosée par une goutte de rosée accrochée dans la toile), on surfe sur la Toile donc, mais dans ces analogies évidentes, il y a celle du « flux » (le « flux » d’information sur Twitter, qui va entraîner tout un champ lexical ad hoc : on est « submergé » par ce flux, « on s’y noie ») il y a aussi l’image du « débit » ( l’Internet à « haut débit », à « très haut débit »). Il y a bien sûr ceux qui, sur cette Mare Nostrum qu’est Internet, se comportent mal, et ceux-là sont des « pirates ».

Il y a ensuite des analogies moins immédiatement identifiables. Le « streaming », cette pratique qui consiste à regarder une vidéo ou écouter un morceau sans le télécharger préalablement, et bien, le « streaming », c’est le « courant », en particulier le « courant marin », comme dans « Gulf stream ». Et même, les blogs, les fameux blogs. Le mot blog provient de la contraction de deux mots « web » et « log », « log », désignant à l’origine un « journal de bord ».

Les analogies aqueuse et maritime ne sont évidemment pas les seules parmi celles associées à l’Internet (celle du territoire est aussi très présente), mais ce sont les plus courantes et les plus ancrées dans le discours courants. Alors même que cette idée du liquide ne correspond pas à l’expérience que l’on fait quand on est sur Internet. Si l’on devait décrire vraiment cette expérience, il me semble qu’on trouverait des images plus heurtées, faite de moments d’accélérations et de freinages. Des sensations qui ne correspondent pas à celle de l’eau, celle qui s’écoule dans nos mains ou sur laquelle nous glissons. Alors pourquoi ces analogies se sont-elles imposées ? Je me permets d’avancer quelques hypothèses.

D’abord, la métaphore aqueuse est une vieille analogie des réseaux, avant même l’Internet. ainsi parle-t-on de « fluidité » pour les réseaux de transports, bien avant Internet (le réseaux routiers, quand ils fonctionnent bien, sont fluides). Et on comprend pourquoi : la fluidité, c’est l’idéal du réseau. En ayant recours à l’eau, on se réfère donc à un fonctionnement idéal. On parle d’un état vers lequel on tend.

Et dans le cas d’Internet, cet idéal fonctionnel vient renforcer un imaginaire lui aussi idéalisé : celui du réseau comme immensité à parcourir, comme une sorte de mer sur laquelle il y aurait des continents à découvrir (des archipels de sites). La métaphore vient alors donner une représentation à cette chose très abstraite qu’est l’Internet, surtout à ces débuts. Avec des phénomènes d’aller-retour assez intéressants. C’est aussi quand Internet commence à s’étendre un peu, au débit des années 90, que le sociologue Zygmunt Bauman invente l’expression de « société liquide » pour désigner nos sociétés flexibles, transnationales, communicationnelles et financiarisées. Je ne suis pas certain que Bauman fasse explicitement à Internet, mais ses commentateurs ont fait le lien : Internet serait un instrument évident de cette liquéfaction de nos sociétés.

Mais il me semble qu’il y a une raison plus essentielle à cette analogie et à son succès. Avoir recours à l’analogie maritime ou aqueuse, c’est naturaliser l’Internet, c’est en faire un élément de la nature. Comme s’il avait toujours été là, qu’il avait simplement fallu que nous le découvrions pour en profiter. Le but est de créer un effet de familiarité, mais cela va au-delà. Faire de l’Internet un élément de la nature, c’est imposer l’idée qu’il nous est essentiel, c’est rendre presque inimaginable un après-Internet (comme est inimaginable une Terre sans eau). Anecdotique me direz-vous. Pas tant que ça si on en croit Evgueny Morozov qui voit dans ce tours de passe-passe intellectuel non seulement une contre-vérité mais un obstacle à penser Internet tel qu’il est : une technologie conjoncturelle, fragile, et appelée, comme toutes les technologies, à être dépassée par une autre.

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