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Quand Google achète des thermostats, il y a une raison

4 min
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« L’amoureux est un sémiologue sauvage à l’état pur », écrivait Roland Barthes, l’amoureux scrute l’être aimé et le monde, y cherchant les signes qui lui diront s’il peut aller vers demain le cœur léger. Eh bien, j’ai parfois l’impression que nous sommes réduits par Google à l’état d’amoureux, guettant le moindre geste de l’entreprise pour y lire de quoi notre avenir sera fait. Il y a trois jours, Google a bougé, faisons un peu de sémiologie.

Lundi, Google a annoncé l’achat d’une jeune entreprise américaine du nom de Nest Labs. Rien d’exaltant jusque là. Depuis sa création en 1998, Google a acheté une centaine d’entreprises. Et puis, quand on regarde ce que fait Nest Labs, on ne peut pas dire qu’on s’épanouisse dans le glamour : Nest Labs fabrique des alarmes incendies connectées et des thermostats intelligents, c’est-à-dire des thermostats qui s’autorégulent en fonction de vos habitudes et peuvent être contrôlées à distance, grâce à une application sur son téléphone portable. « C’est pas ouf » comme disent les jeunes. Sauf que l’achat de Nest Labs est, en terme financier, très important : 3,2 milliards de dollars, troisième plus grosse acquisition de Google. Or Nest Labs est une jeune start-up - elle a été fondée en 2010 – et qu’on n’a aucune idée de ses résultats financiers. Pourquoi donc Google investit-il 3,2 milliards de dollars pour une jeune boite qui fabrique des alarmes et des thermostats ? De quoi est-ce le signe ?

D’abord du glissement de Google vers le matériel. Entreprise de l’immatériel par excellence (Google était au départ un moteur de recherche, c’est-à-dire des programmes qui scannent le web et un algorithme qui classe les sites), Google investit de plus en plus dans le physique : achat en 2012 de Motorola, le fabriquant historique de téléphone portable ou encore création des Google Glass, les lunettes connectées. Et aujourd’hui, c’est à la fois une continuation de ce glissement vers le matériel avec ces objets intelligents, mais c’est une nouvelle étape : ces alarmes et ces thermostats ne sont plus des objets que l’on porte sur soi comme les téléphones ou les lunettes, mais des objets de la maison. Et ça n’est pas rien. Google entre dans les foyers. Google sera chez vous quand vous n’y serez pas. D’accord, mais quel intérêt pour Google ?

L’intérêt pour Google, c’est de continuer à faire ce qu’il sait faire : traiter des données. Car pour être intelligents, ces thermostats recueillent des données, des données qui échappaient jusque là Google, celle du comportement énergétique des foyers. Or, les données de comportement énergétique sont aujourd’hui stratégiques. Dans tous les pays industrialisés on sait qu’il va falloir réduire à plus ou moins long terme notre consommation d’énergie. Un des moyens de réduire notre consommation d’énergie, c’est de la rationnaliser. L’idée est de constituer des « smart grids », des réseaux intelligents, qui mettent en commun les données recueillies par des objets intelligents – comme les thermostats - pour mieux utiliser l’énergie, mieux la répartir. Et bien voilà, non seulement Google, en achetant NestLabs, entre dans nos maisons, mais se donne les moyens de constituer un nouveau réseau. Non plus un réseau reliant des ordinateurs, mais des objets. C’est ce qu’on appelle l’Internet des objets, un nouvel Internet qui est en train de se constituer, qui ne relie plus des machines activées par des hommes (autrement dit des ordinateurs), mais des objets qui communiquent entre eux. C’est un marché qu’on estime gigantesque (des milliers de milliards de dollars d’ici une dizaine d’années), c’est la possibilité peut-être de réduire notre consommation d’énergie, ce qui n’est pas négligeable, mais aussi une nouvelle couche informative, une nouvelle vie des objets, et un autre rapport entre ces objets et nous, qui les fabriquons. Cet Internet des objets, je ne sais pas s’il faut le désirer ou le craindre. Le fait que Google s’y intéresse à ce point, et quand on connaît la manière désinvolte dont Google traite nos données personnelles, n’est pas le signe le plus encourageant. Voilà ce que nous sommes, des « sémiologues sauvages à l’état pur ».

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