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Quand la quenelle cesse d'être un plat

3 min
À retrouver dans l'émission

C’est sûr qu’il est un peu affligeant de devoir revenir sur Dieudonné, la quenelle et le reste de cette espèce de sous-culture nauséabonde qui prolifère dans les réseaux. Mais c’est précisément parce qu’elle prolifère dans les réseaux qu’elle mérite qu’on y réfléchisse un peu.

D’abord, une observation. Faites l’expérience, tapez « quenelle » sur Google.fr. On sait que Google ne donne pas les mêmes résultats à tout le monde, selon le lieu de connexion, les recherches précédentes etc. En ce qui me concerne, il faut que j’attende le début de la 2ème page pour trouver une référence au sens originel de la quenelle et le milieu de la quatrième page pour trouver une recette de quenelle. Avant, mais aussi beaucoup après, la quenelle n’est plus un plat, mais le geste de Dieudonné. Là, on touche à une caractéristique d’Internet et de Google en particulier, qui en France en tout cas, reste le principal point d’entrée sur Internet. Sous couvert de la neutralité algorithmique, Google est en fait un outil autoréférentiel, c’est-à-dire que ce que met en valeur Google dans son classement, c’est d’abord ce qui est important sur le web. Google ne rend compte que d’une chose : sur les réseaux, les gens qui s’intéressent à la quenelle s’intéressent non pas au plat, mais au geste. Mais ça n’est pas sans effet. Sur Google, la quenelle n’est presque plus un plat, la quenelle est devenue ce geste, seulement ce geste. En ce sens, on peut dire qu’Internet porte une forme de responsabilité dans la production du réel, car même si beaucoup de ces occurrences visent à critiquer le geste, à expliquer ces sous-entendus, l’effet global est réussi, un mot a changé de sens, un plutôt un sens en a effacé un autre, et on sait depuis longtemps que changer le sens des mots est l’arme des idéologies noires.

Quelles conséquences tirer de cette observation ? Que Google n’est pas « moralisable ». Bien sûr, on pourrait lancer une grande campagne informatique pour essayer de faire remonter un peu la quenelle lyonnaise dans l’indexation, mais outre qu’on aurait du mal, l’effet serait juste de masquer une réalité : sur Internet, la quenelle est le geste de Dieudonné. En cela, Internet, comme outil nous permettant d’accéder à l’information, est bien différent de ce que ce que nous connaissions jusque là : les dictionnaires et encyclopédies (qui mettent des décennies à faire disparaître un mot) et les médias traditionnels (qui quand ils font leur travail, contextualisent et mettent en perspective les mots et les faits).

D’où le deuxième point que j’aimerais aborder : l’opposition entre médias traditionnels et Internet, avec l’idée qu’Internet serait en dehors du système. C’est intéressant, car cette idée qu’Internet est un médium hors système est étonnamment partagée par tous : les dieudonnistes et autres complotistes de tout poil considèrent qu’ils trouvent sur Internet la vraie information, celle que les médias traditionnels ne leur donnent pas, et les médias traditionnels, eux, considèrent encore bien souvent Internet comme le lieu de la désinformation, de la rumeur, du fait dégradé. Dans les deux cas, c’est une erreur manifeste. Mais comme ça ne m’intéresse pas de redresser la vision des dieudonnistes et autres complotistes de tout poil, intéressons plutôt à celles de médias traditionnels (je dis « médias », mais on pourrait ajouter les politiques, et nombre d’intellectuels). Ce qui se passe sur les réseaux, ce n’est pas du marginal, de l’à-côté. Ce qui se passe sur les réseaux, même quand c’est dégradé et délirant, est à prendre au sérieux. Comme sont à prendre au sérieux les sujets dont les gens parlent, leurs conversations qu’ils ont quand ils se croisent dans la rue, quand ils se retrouvent en famille. Si on ne traitait pas par le mépris ce qui se passe dans les réseaux (et ne relever que ce qui est folklorique, comme les photos de chat ou les tendances débiles, est une forme de mépris), on aurait vu depuis longtemps monter ce phénomène idéologique difficilement qualifiable autour de Dieudonné, et essayé justement de le qualifier, de le contrer. Ce qui est étrange, c’est qu’en traitant par le mépris ce qui se passe dans les réseaux, nous nous privons de l’apport inédit des réseaux (quand je dis « réseaux », c’est aussi bien les réseaux sociaux que Google) : l’accès immédiat à ce qui intéresse les gens, un rêve.

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