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Quelques questions exaltantes que le numérique pose à la littérature

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Il faut en convenir, quand on aime le livre, ou quand on en vit, la période est assez inquiétante. Mais quand on aime la littérature - ce qui n’est évidemment pas contradictoire - quand ce qui nous intéresse c’est le texte, c’est la manière dont les mots et leur agencement produisent des effets, - effets sensibles, effets de sens -, qui jouent sur notre perception du monde, eh bien la période est aussi très excitante. Elle est excitante parce que se pose à plus ou moins grande échéance un nombre incalculable de questions. Petites questions ou grandes questions. En voici quelques-unes qui me ravissent.

Que passera-t-il quand les logiciels de dictée vocale seront suffisamment fiables et performants pour que nous nous passions du clavier ? Que se passera-t-il alors quand écrire ne sera plus une affaire de doigts (parce qu’à ce compte-là, le clavier de l’ordinateur était dans la continuité de la plume), mais de voix, directement ?

Que se passera-t-il quand un écrivain, ou une écrivaine, considérera que son univers mental, que son imaginaire, que son rapport au récit, se sont élaboré à égalité au contact des grandes œuvres de la littérature et du jeu vidéo ? Que Proust, Rabelais, Call of Duty et GTA 5 l’ont construit à même hauteur ? Que se passera-t-il ? Est-ce qu’on jouera à un jeu vidéo proustien ou rabelaisien ?

Que se passera-t-il quand un auteur, ou une auteure, nous donnera à voir son texte en train de se faire ? Je ne parle pas d’un blog ou de fragments sagement postés par l’auteur-e quand il les trouve assez bons pour être lus. Je parle d’avoir un œil sur le bureau de l’écrivain, de le voir accumuler, hésiter, ranger, choisir, rayer. Imaginez voir un livre en train de se faire. Ou alors de ne pas se faire, parce que l’auteur qui invite le lecteur sur son bureau pourra-t-il encore faire un livre ?

Que se passera-t-il quand des textes seront écrits en commun, mais vraiment en commun, sur des logiciels type Google Docs (mais il en existe d’autres) où un grand nombre de personnes peuvent écrire en même temps, sur un même document, en temps réel ? Pas grand-chose de convaincant aujourd’hui dans les expériences déjà menées, mais qu’aurions-nous répondu il y a 10 ans si on nous avait dit que Wikipédia allait devenir une référence ?

Que se passera-t-il quand des textes seront fabriqués pour s’adapter au contexte de la lecture, simplement parce que la machine sur laquelle je le lis donne des informations, dit où elle se trouve, quelle heure il est et qu’on peut intégrer en temps réel ces informations dans le texte ? Imaginez un polar où le criminel apparaisse au coin de votre rue ou monte l’escalier de votre immeuble….

Que se passera-t-il quand la plus grande décision ne sera pas de savoir si le texte est fini ou pas, mais s’il doit même finir ? Pourquoi un auteur n’écrirait-il pas qu’un seul texte ? Toute sa vie ?

Que se passera-t-il avec le son, quand il peut surgir à tout moment ? Que se passera-t-il avec notre œil, quand grâce à des logiciels de eye tracking , son simple passage sur un lieu de l’écran peut déclencher un effet ?

Des questions comme cela, il y en a mille autres.

Peut-être qu’il ne passera rien. Peut-être que ça ne changera rien à la littérature. Que la littérature continuera à se lire dans des livres ou dans des fichiers numériques qui ne sont que des livres transposés sur écran, comme c’est le cas aujourd’hui. Et qu’on donnera un autre nom à ce qui se créé pour les écrans sur écrans, peut-être que la littérature pensera survivre en s’en protégeant.

Ou alors peut-être que naîtront des genres, un peu comme le roman – ce qu’on appelle aujourd’hui le roman – a été fabriqué par le livre. Peut-être donc que la littérature s’enrichira de nouveaux genres provenant de son interaction avec les écrans.

Ou alors, peut-être que c’est la littérature elle-même qui en sera changée, comme le livre l’a changée, peut-être que naîtront de nouvelles formes, de nouvelles normes, qui rendront obsolètes les précédentes. Mais nous ne serons pas là pour le voir. C’est dommage.

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