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Rabelais pour nous aider à refonder le droit d'auteur

3 min
À retrouver dans l'émission

Ce n’est pas tous les jours qu’on a face à soi le commissaire européen au Marché Intérieur et au Service, dont une des directions (la direction D) s’intitule « Propriété intellectuelle », elle-même sous-divisée en trois sous-directions : unité D1 (Droit d’auteur), unité D2 (propriété intellectuelle), unité D3 (Lutte contre la contrefaçon et le piratage). Trois dossiers qui comptent parmi les plus importants dans le monde numérique, et pour le quotidien des internautes européens. C’est un peu comme un chroniqueur sportif qui aurait face à lui, ce matin, Didier Deschamps.

Et là, vous pensez que je vais me lancer dans une diatribe anti-droit d’auteur, anti propriété intellectuelle, anti-brevet que je vais chanter les louanges du téléchargement illégal, de la contrefaçon, et du piratage etc. Eh bien pas du tout. Je ne le ferai pas. Tout comme je ne dirai pas que l’initiative de la Commission, « Des licences pour l’Europe », dont les conclusions rendues il y a quelques jours proposent des assouplissements aux législations sur les droits d’auteur par des engagements contractuels, semble bien timide face à l’ampleur du problème, et même face aux ambitions répétées par la Commissaire à la Société numérique, Neelie Kroes. Je ne dirai pas ce que tout le monde, ou presque, sait, qu’Il faut prendre la mesure du bouleversement technique qui veut qu’une œuvre se duplique presque à l’infini sans que cela ne coûte rien à personne, que ces œuvres s’échangent sur les réseaux sans qu’interviennent les intermédiaires classiques, qu’il faut peut-être arrêter de qualifier de vol ou de piratage ce qui n’enlève rien à personne, mais qui, en effet représente un manque à gagner. Je ne ferai pas tout ça, je vais plutôt vous raconter une histoire.

Dans le Tiers-Livre , Rabelais met en scène un fou qui est tenu en haute estime dans Paris. S’il est tenu en haute estime, c’est parce qu’il arrive à trancher des situations complexes, et Rabelais fait le récit d’une de ces situations où la sagesse du fou a fait l’admiration de tous. Il s’agit d’un pauvre qui a peur seul repas un quignon de pain, mais qui, pour l’agrémenter un peu, mange son quignon au fumet de poulets qui rôtissent. Le rôtisseur laisse faire le pauvre, mais quand il a fini, il lui tombe sur le paletot et l’enjoint de le payer. Le pauvre refuse : « Mais je ne t’ai rien pris, tes poulets sont toujours là, tu pourras les vendre. Pourquoi te paierais-je alors que tu n’es privé de rien ? ». « Mais sans mes poulets, pas de fumet, ton pain n’aurait pas eu le même goût, tu me dois quelque chose pour cela », répond le rôtisseur. Comme tout cela a lieu dans la rue, la controverse s’étend aux passants et aux autorités. Le problème, c’est que personne n’arrive à trancher. Les arguments de l’un sont aussi convaincants que ceux de l’autre. Alors on appelle le fou. Il vient. On lui explique la situation. Il a l’air de ne pas vraiment écouter, puis se dirige vers le pauvre. « Donne-moi tout l’argent que tu as dans ta poche, lui dit-il ». Le pauvre sort trois petites pièces. Le fou les prend et se dirige vers le rôtisseur. Il s’approche ses mains de l’oreille du rôtisseur, agite les pièces qui font gling-gling, puis les rend au pauvre. Au rôtisseur ébahi, il explique : « Cet homme s’est nourri au fumet de tes poulets, tu es payé avec le son de son argent. »

Pourquoi je raconte cette histoire ?

Parce que quand les questions sont vraiment complexes et nouvelles, il faut toujours écouter les fous. Il faut écouter ceux qui n’ont pas d’intérêt en jeu et qui sont capables de bouleverser les catégories.

Qui sont les fous en matière de droit d’auteur et de copyright ? Ceux qui pensent qu’on ne s’en tirera pas avec les cadres existants, qu’il faut imaginer autre chose, que ce ne sont pas des ajustements législatifs, les barrières légales ou des solutions technologiques qui permettront de préserver la création tout en permettant l’accès le plus large aux contenus culturels, mais une refonte total. Tous ceux qui, ayant pris acte que nous nous régalons au fumet du poulet, ont imaginé ce que pourrait être le son de l’argent. Car beaucoup de gens ont imaginé quel son pourrait avoir l’argent du rôtisseur. Et ces gens sont, comme le fou de Rabelais, les plus sages d’entre nous.

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