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Regarder le foot à la télé, sans télé

4 min
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Au XXème siècle, les choses étaient simples. Quand on voulait regardait un match de foot à la télévision, on allumait son poste, on s’asseyait dans son canapé et on suivait le match. L’arrivée de Canal Plus a un peu compliqué ce dispositif minimal puisque, si on voulait voir le match sans être abonné à Canal Plus, il fallait le faire en crypté, ce qui nécessitait de se placer devant le visage un pull en laine, conformément à une légende urbaine voulant que l’entrelacement régulier des fils de laine abolissent miraculeusement le cryptage (espoir contredit par les faits, mais peu importait, tous les pulls y passaient, en quête de l’entrelacement idéal). Puis vint l’Internet. Et l’expérience du foot à la télé en fut entièrement bouleversée. En ce qui me concerne, ce fut en deux étapes successives.

D’abord, n’étant pas très soutenu à domicile dans ma passion footballistique, c’était une activité à laquelle je me suis toujours livré seul, comme la plupart des activités honteuses. Et quand on est seul devant un match de football, on s’ennuie souvent (car l’ennui est l’expérience la mieux partagée de l’amateur de football). J’ai très vite utilisé Internet pour combler cet ennui. J’ai commencé par aller sur les réseaux sociaux et à participer ainsi à une soirée foot en ligne. Rêve de la soirée foot puisqu’on peut mettre en commun ses hautes réflexions tactiques et ses relents chauvins, sans avoir à partager son paquet de chips. Mais je me suis vite lassé, même à distance la sociabilité autour du foot ne m’a jamais vraiment enthousiasmé. S’est donc imposé un autre usage : des sortes de digressions numériques autour du match. J’ai passé des matches entiers à fouiller les fiches Wikipédia des joueurs (extraordinaire Wikipédia pour le football, on ne dira jamais assez que Wikipédia est avant tout la plus formidable encyclopédie des cultures populaires, ce qui n’est absolument pas une critique dans ma bouche). « Tiens, il est né où Pogba ? Il a deux frères footballeurs ? Ils jouent où ces frères ? Est-ce qu’il y a d’autres fratries de footeux de l’équipe ? Et dans ces cas, c’est plutôt l’aîné qui a la meilleure carrière ? » Ces recherches ne servent à rien, n’expliquent rien du match, mais construisent une sorte de récit parallèle qui, parfois, se révèle plus palpitant que ce qui se déroule sur l’écran et souvent même, mobilise l’attention au point que ce qui se passe sur l’écran devient seulement une sorte de support sonore, de prétexte à des rêveries insensées.

Mais depuis quelques temps, je n’ai plus du tout de télévision, et l’ordinateur devient le seul support du visionnage. Et là, c’est une nouvelle expérience, le visionnage du match en streaming. Que ce soit du streaming légal (à partir des sites des chaînes de télé) ou illégal (à partir de plateformes improbables ou vous pouvez voir les compétitions de tous les sports dans le monde entier), le problème est à peu près le même : le streaming ça saute. C’est-à-dire que régulièrement, ça s’arrête. Quand je dis régulièrement, ça peut être, aux heures de pointe, toutes les 20 secondes. Je ne sais pas si vous imaginez ce que c’est que de regarder un match de football avec des pauses toutes les 20 secondes C’est une expérience très troublante, d’autant que, comme la technique est bien faite, on ne perd rien, au bout de 20 secondes, le flux reprend où il s’était arrêté. Au début c’est très énervant, puis on s’y habitue et l’esprit commence à remplir les vides. L’image s’arrête, l’action est interrompue, mais notre esprit la poursuit. Comme si le joueur continuait à courir, comme s’il prolongeait son geste, comme s’il dribblait, passait la balle à un partenaire, qui lui-même centrait. Et là, soudain, l’image s’anime à nouveau et on est confronté au réel : ce n’est pas une belle action qui a lieu mais une vague circulation au milieu du terrain dans l’attente d’une faille dans la défense adverse. Et la même chose se reproduit des centaines de fois pendant le matches, des centaines de fois, on se confronte son imaginaire au réel décevant. Mais dans cette expérience de la déception, se dit quelque chose du football. Avec le streaming qui se met en pause, on vit 100 fois par match ce qui fait le goût du foot : la fabrication d’un petit scenario qui va se confronter au réel, et décevoir. Sauf parfois, comme hier soir, où ce qui arrive est encore plus beau que ce qu’on avait imaginé. Et là, toutes les déceptions sont justifiées.

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