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Son bas et agonie informatique

5 min
À retrouver dans l'émission

Hier soir – avec ce sens de l’actualité qui caractérise mon journalisme toujours à la pointe de l’évément – j’ai décidé de regarder Welcome to New York , le film d’Abel Ferrara sur DSK, dont on parle depuis une semaine et qui est disponible depuis 3 jours déjà en VOD sur Internet, et dont on a pu lire la critique dans tous les journaux de France pendant le week-end. Assez rapidement, je choisis une des plateformes où l’on peut trouver le film et lance la procédure. Paiement de 6,99 euros. Je clique sur 15 « ok » pour accepter les DRM associées au fichier (DRM : solutions technologiques implémentées dans le fichier pour empêcher sa copie du fichier, son partage, c’est une saloperie). Puis je le lance le film. L’image a l’air correct, mais, catastrophe, quand, dans la première scène, Depardieu se met à parler, on n’entend presque rien. Je monte le son de mon ordinateur. A peine mieux. Je mets à fond le volume du player. Presque rien. Là, réflexe stoïque : « c’est pas grave, on va essayer comme ça, après tout il y a les sous-titres, on continue ».

C’était sans compter une circonstance pénible et aggravante. Depuis quelques semaines, mon ordinateur est en train d’agoniser. Et comme tout ordinateur qui est en train d’agoniser, il sur-ventile, il fait du bruit, un bruit terrible. Là, je voudrais si vous le permettez ouvrir une parenthèse. C’est quelque chose de très particulier l’agonie d’un ordinateur. Toute cette phase pendant laquelle on sent que la machine est train de dépérir et pendant laquelle on observe chaque jour les signes du dépérissement avec un mélange d’énervement et de fatalisme. Ca commence en général par la lenteur. Tout met plus de temps à s’ouvrir. Une session. Le navigateur. Un onglet. En général, ça va de pair avec des fenêtres bizarres qui apparaissent inopinément, des mises à jour de programmes qu’on ne se souvient plus avoir téléchargés. A ce stade de l’agonie numérique, je pense que l’humanité se divise en deux catégories : ceux qui prennent le problème à bras le corps et qui décident de nettoyer leur disque dur, d’agir. Et puis les autres, qui regardent les bras ballants la maladie informatique faire son travail. Mais peu de cure empêche le stade suivant, quand l’ordinateur se fige soudain, au milieu d’une phrase écrite, ou d’une navigation, il se gêle, plus rien n’y fait, on tape sur le clavier comme des malades, mais rien n’y fait, il faut éteindre et enlever la batterie pour relancer. Ensuite, ce sont les « crash disk system » et l’apparition de ces graphies qui semblent surgir de l’intérieur de la machine (lettres mal typographiées, décomptes absurdes) qui disent que le mal est profond et qu’à partir de maintenant, il peut ne jamais redémarrer. C’est à ce moment-là que l’humanité se divise à nouveau en deux (à propos de la division de l’humanité, je tiens à citer Philippe Meyer qui, il y a quelques semaines citait le Général De Gaulle – si on m’avait dit qu’un jour je citerais le général de De Gaulle cité par Philippe Meyer… il est temps que j’arrête cette chronique – le Général De Gaulle donc qui, paraît-il a dit « Dans la vie, il y a deux sortes de gens, ceux qui croient qu’il y a deux sortes de gens, et les autres » j’appartiens à la première catégorie), bref l’humanité se divise donc en deux : ceux qui prennent leur précaution et transfèrent toutes leurs données soit dans le nuage soit dans un disque un dur, soit dans un autre ordinateur, et les autres, qui ne font rien, et qui un jour pleureront la disparition de leurs photos de famille, de leur comptabilité familiale et des débuts de roman géniaux. Et puis inévitablement, la machine meurt. Elle s’éteint et… on n’est pas triste du tout, on est même ravi d’aller claquer un mois de salaire pour s’acheter un ordinateur plus puissant, plus fin, plus léger, qui dans quelques années ira rejoindre ses copains dans le cimetière des ordinateurs, c’est-à-dire l’endroit du foyer où on empile les machines décédées, toutes ces machines qu’on ne jette pas par un mélange de paresse et de superstition. Comme si jeter son ordinateur, c’est symboliquement se débarrasser de tout ce qu’on a fait avec. On ne s’y résout pas facilement. Fin de la parenthèse.

Hier donc, mon ordinateur, dans la première phase de son agonie, faisait un tel bruit, que j’ai renoncé à Welcome to NY . Enfin, dans un premier temps. Car, me suis-je dit en adepte du système D numérique, allons voir s’il ne serait pas possible de télécharger illégalement le film que j’ai payé et ne peux pas voir, à cause d’un son trop bas. Je me rends donc dans ces contrées du web où l’on trouve à disposition gratuitement des films du monde entier et où je ne m’aventure jamais, de peur d’y tomber sur des choses terribles comme un Fellini ou un des premiers De Palma. Quelques clics et minutes plus tard, j’ai trouvé le film de Ferrara, l’ai téléchargé. Je le lance. Ficher parfait. Son largement au-dessus du souffle rauque de la machine agonisante. Je vais donc m’y mettre en frissonnant de plaisir quand je m’aperçois qu’il est 23h. L’heure d’aller se coucher pour me présenter devant vous dans un état à peu près admissible. J’ai tout éteint et suis allé au lit.

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