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Sur le web, on s'emballe pour le vieil art de la typographie

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Parfois, pour qui n’a pas les codes, la culture geek recèle quelques mystères. Ainsi une nouvelle qui a fait la semaine dernière le tour des réseaux, qui a suscité maintes discussions et qui pourrait paraître assez secondaire aux yeux et oreilles des profanes. Cette nouvelle, c’est la sortie d’une nouvelle police de caractère, le « comic neue ».

Le premier étonnement, c’est que l’Internet mondial puisse s’emballer pour des questions typographiques. Eh oui, n’en déplaise à celles et ceux qui pensent que l’Internet signifie la fin de la culture classique, un art aussi ancien, aussi profondément attaché à la culture du livre que la typographie, a connu avec l’informatique, Internet et le web une renaissance imprévisible. Il y a plusieurs raisons à cela : d’abord le fait que chacun, sur n’importe quel traitement de texte, puisse choisir sa police (et même, si on fait l’effort de nous souvenir de notre premier usage du traitement de texte, il a souvent consisté à écrire un petit texte et expérimenter différentes polices), le fait aussi qu’on se mette tous à publier (des commentaires, des statuts, voire des blogs et des sites) et publier c’est toujours, même à un degré minimal, se confronter à des questions typographiques. Mais surtout l’informatique démocratise la création de nouvelles fontes. Ca ne signifie pas qu’il faille moins réfléchir et moins tenter pour créer une nouvelle police, mais le coût matériel est moindre, et le web permet une diffusion plus large, ou au moins la possibilité de faire connaître une nouvelle police. Pour cet ensemble de raisons, le vieil art de la typographie s’est réactivé, de nouvelles polices apparaissent régulièrement, et tout site rendant compte de l’actualité du design numérique se doit de s’intéresser aussi à la typographie.

Mais on ne parle pas toujours autant d’une nouvelle police que de ce « comic neue » apparu la semaine dernière. Pourquoi cette agitation ? Parce que le « comic neue » se veut une réhabilitation du « comic sans». Ok. Mais pourquoi donc vouloir réhabiliter une police de caractère ? Quelle idée étrange ! Pour le comprendre, il faut revenir en arrière. Au milieu des années 90 (1995 exactement), un graphiste du nom de Vincent Connare créé pour Microsoft une police de caractères à laquelle est donné le nom de « Comic Sans Ms ». Cette police, même si vous n’en connaissez pas le nom, vous l’avez vue partout, avec ses lettres arrondies, qui rappellent les lettres des bandes-dessinées (d’où son nom « comic »). Parce que Microsoft l’a implémenté très vite dans sa liste des polices par défaut, parce que c’est une police assez proche de la graphie humaine, une graphie « sympa », assez gaie, elle a très vite connu un succès gigantesque. Partout on a vu du « Comic Sans » (en particulier sur tout document voulant faire passer un minimum de convivialité). Le retour de bâton ne s’est pas fait attendre. Le « Comic sans » est devenue presque aussi vite la police détestée des typographes, des graphistes, puis des gens de goûts, puis des geeks. Pour le dire autrement, cette pauvre police est devenue la victime d’une nouvelle forme de snobisme numérique, qui a confiné à la discrimination quand on en a fait le comble de la laideur, quand on a vu apparaître des blagues contre le « Comic sans » et des campagnes de bannissement.

Voici pourquoi, quand la semaine dernière, un designer australien du nom de Craig Rozynski a annoncé qu’il lançait une police de caractère du nom de « Comic Neue », avec l’ambition de réhabiliter le « Comic Sans », il a attiré l’attention. Et tout le monde est allé voir ce qu’il avait fabriqué. Bon, difficile de décrire cette police, si ce n’est pour dire que c’est une sorte de Comic Sans mais un peu moins tordu, un peu plus élégant. C’est mon avis de non initié. Avis partagé par certains. Mais beaucoup l’ont trouvé toujours aussi moche. Quant à Vincent Connare, le créateur de l’original, il a déclaré sur Twitter : « C’est de la merde ».

Etrange ce monde du numérique, où l’on peut s’emballer pour une photo débile de chat ou la vidéo d’un bébé qui mord son frère peut être vue des centaines de millions de fois, mais où l’on peut aussi discuter police de caractère avec sérieux et intensité, où l’on peut s’étriper sur la typographie comme aux plus beaux temps de l’imprimerie naissante.

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