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Une théorie sur le "revenge porn", la vengeance pornographique

5 min
À retrouver dans l'émission

J’ai une théorie sur le « revenge porn ».

Le « revenge porn », la « vengeance-porno », c’est un sorte de petit phénomène Internet dont on parle beaucoup depuis quelque temps, parce qu’il fait frémir dans les chaumières connectées. De quoi s’agit-il ? En gros, de rendre publiques, grâce à Internet, des images cochonnes que vous aurait envoyées un ancien amant ou une ancienne maîtresse, avec qui vous auriez rompu et dont vous voudriez vous venger. Vous êtes dans le dépit amoureux. Vous vous sentez trahi. Vous postez des photos ou des vidéos de l’autre dans des postures indicibles, qu’il ou elle vous a envoyées dans un moment d’abandon. Ce phénomène est vieux comme les réseaux (tout au moins depuis qu’il est facile de mettre et consulter des photos et des vidéos sur Internet), mais il semble qu’elle se soit popularisée récemment, au point qu’il existe aujourd’hui des sites dédiés à cette pratique. Des sites qui accueillent ces images, qui font donc commerce de la vengeance. (J’ai vu il y a quelques semaines un reportage où un jeune américain supérieurement dégénéré, qui avait créé un site de la sorte et semblait en tirer moult bénéfices, expliquait ne voir aucun problème dans tout cela, avec une confiance en son bon droit stupéfiante). Du droit justement, il est question régulièrement, des victimes portent plainte, ces sites ferment, réouvrent. Bref, la douce vie sur les réseaux. Mais ma théorie ne se situe pas sur les plans juridiques ou moraux qui, à vrai dire, m’importent peu en la matière.

En revanche, comme je suis un journaliste rigoureux et que j’ai un goût prononcé pour le terrain, j’ai pris le risque d’aller sur ces sites.

C’est une expérience intéressante. Intéressante car, au final, très peu excitante. C’est très étrange que ce soit très peu excitant, alors même qu’on y trouve à peu près ce qu’on cherche à voir quand on va sur des sites pornographiques, c’est-à-dire des BIIIIP, des BIIIIP et encore des BIIIIP. Mais voilà, tout se loge dans l’ « à peu près ». Cet « à peu près » dit à la fois pourquoi ces images sont peu excitantes, mais pourquoi aussi elles sont autre chose qu’excitantes.

Ces photos devraient être excitantes parce qu’elles relèvent de ce genre qui existait avant Internet, mais qui a été énormément popularisé par les réseaux : le porno amateur. Les sites pornographiques traditionnels regorgent de ce porno amateur, de ces gens normalement beaux - c’est-à-dire normalement moches -, qui se livrent à des activités sexuelles mal filmées (photos surexposées ou sous exposées, caméra de travers, qui tremble, qui tombe etc.…). Et l’excitation, vous le devinez, provient de l’effet de réel donné par ce moindre souci porté à l’esthétique, qu’elle soit physique ou technique. Ces images de « revenge porn », dans leur côté mal foutu, devraient provoquer cette même excitation. Eh bien non. Parce qu’on est encore en dessous du porno amateur, on est dans une autre zone. Ce qui nous informe en retour sur le porno amateur : il a quand même ses codes, le porno amateur, même dans sa volonté d’effet de réel il obéit à quelques règles esthétiques ou techniques, qui ne sont pas les règles du porno professionnel mais qui à leur manière sont aussi contraignantes. C’est à ces conditions qu’il produit de l’excitation. Par exemple, il faut voir quelque chose (pas forcément tout, hein, rappelons-nous le « voilé-dévoilé » de Roland Barthes). Mais voilà, en ne provoquant pas l’excitation, ces images de « revenge porn » provoquent autre chose.

Et voilà ma théorie. Dans toute leur crudité, dans toute leur laideur parfois, ces images sont émouvantes. Elles sont émouvantes parce qu’elles ont excité. Elles ont excité deux personnes, dans un contexte qu’on imagine : l’éloignement, la séparation, l’impossibilité de se voir, le dévoilement progressif, la découverte de la photo. Et parfois, le contexte, c’est aussi un décor, un intérieur, une literie, des dessous de mauvais goût. Ces images sont émouvantes dans leur quête de l’excitation de leur destinataire, quête souvent maladroites car surjouée, excessive. Elles sont émouvantes par le complexe jeu de regard qu’elles supposent. Elles sont émouvantes parce qu’elles sont les résidus d’une histoire, parce qu’elles sont des traces. Mais comme l’était auparavant une correspondance amoureuse, parce qu’on n’a pas attendu Internet pour s’exciter à distance avec des images et pour en garder des preuves. Relisons ce que Flaubert écrivait à Louise Collet, un vendredi soir de mai 1846, à une heure du matin « Il est là, ton bon portrait, en face de moi, posé doucement sur un coussin de mon sopha en perse, dans l'angle, entre deux fenêtres, à la place où tu t'assoirais si tu venais ici. » « Il y aura dimanche quinze jours, quand tu es restée à genoux par terre, me regardant avec tes yeux doucement avides ». Images, jeu de regards, décidément, on n’invente pas grand-chose.

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