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Voyage en terre du Brésil numérique

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Nous François (mais on peut élargir aux Européens), avant de parler du Brésil, on devrait chaque fois relire ce livre extraordinaire qu’est l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil . Dans ce livre publié pour la première fois en 1578, Jean de Léry, cordonnier protestant, se retrouve, par une série de circonstances dont je vous passe les détails, à partir au Brésil et passer un an chez les indiens Toupinanboux, connus pour leur cannibalisme. Ce livre est frappant au point qu’il fournit à Montaigne la matière de son essai consacré aux Cannibales et que Claude Levi-Strauss l’emporte dans ses bagages lors de son premier voyage au Brésil au milieu des années 30, et lui consacre quelques pages dans Triste Tropique . Ce qui est passionnant chez Jean de Léry, c’est qu’il a beau trouver les Topinamboux étranges, effrayants parfois, il a beau ne pas être d’accord avec eux, vouloir les convertir au protestantisme, jamais il ne les considère comme des inférieurs. Jean de Léry écrit avant le mythe du bon sauvage. Même si les Brésiliens d’aujourd’hui n’ont plus grand-chose à voir avec les Indiens Toupinamboux, il serait bon d’arriver à se départir du sentiment de supériorité qui nous habite encore quand on les évoque, y compris en matière numérique.

Je dis cela parce que j’ai été étonné – voire un peu énervé - par la manière dont ont été traitées les différentes initiatives brésiliennes à la suite de l’affaire Snowden. Ici en France, on a souvent présenté les positions très fermes de Dilma Roussef vis-à-vis des Etats-Unis comme une réaction épidermique aux révélations que son téléphone personnel avait été écouté par la NSA, et on a souvent commenté l’organisation du Net mundial , qui a réuni fin avril près de 700 personnes provenant de 80 pays pour discuter gouvernance de l’Internet, ainsi que l’adoption par le Sénat puis la promulgation du Marco Civil, sorte de Constitution de l’Internet brésilien, comme d’habiles coups politiques et géopolitiques de la présidente. Une sorte de position improvisée et opportuniste regardée avec un peu de condescendance. Alors même qu’il ne s’agit pas du tout cela, et que nous aurions beaucoup à apprendre, en France et en Europe, de la manière dont le Brésil a constitué depuis longtemps Internet en objet politique.

Prenons par exemple le Marco Civil. Ce texte qui se présente sous la forme d’une véritable constitution affirme des principes très forts : la neutralité du net, la protection des données personnelles, l’impossibilité de bloquer un contenu sans décision de justice etc. Bien sûr on pourra arguer que les Brésiliens sont revenus en arrière sur l’idée que toutes les données brésiliennes soient hébergées au Brésil, et seulement au Brésil, mais dans les faits, c’est compliqué, et par forcément désirable. Bien sûr on pourra arguer que si chaque pays se met à écrire sa prpore Constitution d’Internet, Internet se balkanisera, ne sera plus qu’un réseau de réseaux nationaux et distincts. Mais ce texte est malgré tout, comparé à ce que nous avons à disposition en France, une avancée majeure. Et s’il a été adopté et promulgué pendant de manière un spectaculaire, il est le fruit d’un long processus commencé en 2009, processus en partie collaboratif, en tout cas démocratique, qui a mis en commun le travail d’internautes, de juristes, de politiques, pour aboutir à une forme de consensus qui ne soit pas mou. Admirable non ? Pas certains que l’Habeas corpus numérique annoncé par le gouvernement français aient ces ambitions, ni dans le processus, ni dans le fond.

Quant au fait que le Brésil se fasse le fer de lance d’une lutte pour la désaméricanisation de l’Internet mondial, faut-il n’y voir qu’un opportunisme post-Snowden ? Eh bien non. Depuis 2003, le Brésil a formé avec l’Inde et l’Afrique du sud une coalition (l’IBSA) pour peser sur la géopolitique du cyberespace. Dès 2003, le Brésil a voulu imposer au premier Sommet Mondial sur la société de l’information un débat sur la gouvernance de l’Internet. Dans la foulée, le gouvernement brésilien a promu l’utilisation du logiciel libre, ce qui a beaucoup énervé les Etats-Unis, puis a proposé un modèle de gouvernance de l’Internet mondial calqué sur son propre modèle national. Depuis, le Brésil n’a cessé de prendre position partout il était possible. Pendant tout ce temps-là, on a beaucoup moins entendu la France et l’Europe. Les positions de Dilma Roussef ressortissent bien sûr, pour une part, à un sens de la circonstance, mais elles s’inscrivent surtout dans une histoire longue, qui voit dans l’ouverture d’une nouvelle scène internationale – le cyberespace - l’occasion d’occuper une place de leader mondial, une histoire qui est aussi celle d’une démocratie qui voit dans un Internet un espace de liberté à préserver ( ce dont vous avez parlé tout à l’heure).

Les plus beaux passages de l’Histoire d’un voyage fait en terre du Brésil sont ceux où Jean de Léry discute avec les Topinamboux, - de tout, et en particulier de choses très sérieuses l’argent, l’héritage – ce sont les moments où il les écoute et soudain, se met à les admirer. Tout simplement.

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