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Avec de jeunes stagiaires en régie et des animatrices et animateurs bénévoles, la radio associative Aligre FM, comme à ses débuts, fonctionne sans aucune publicité.

Aligre FM, au prix de quarante ans de liberté

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Parmi les dernières radios libres créées en 1981, Aligre FM, avec ses bénévoles et des moyens très modestes, continue à faire des émissions en direct. Secouée par la disparition d’un de ses fondateurs, la radio parisienne ne déroge pas à ses principes d’indépendance et d’expression multiculturelle.

Avec de jeunes stagiaires en régie et des animatrices et animateurs bénévoles, la radio associative Aligre FM, comme à ses débuts, fonctionne sans aucune publicité.
Avec de jeunes stagiaires en régie et des animatrices et animateurs bénévoles, la radio associative Aligre FM, comme à ses débuts, fonctionne sans aucune publicité. Crédits : Benoît Grossin - Radio France

Le centenaire de la radio, les quarante ans de la libération des ondes et le lancement du DAB partout en en France, sont célébrées cette semaine, à l’initiative du CSA, le Conseil supérieur de l’Audiovisuel. 

Alors que l’audience radio ne cesse de baisser, en raison notamment de la concurrence des autres médias, plateformes et réseaux sociaux, une station se distingue : 

Aligre FM, "libre et indépendante depuis 1981", comme elle l'indique sur son site internet. La radio parisienne continue - tout près de Bastille - à fonctionner vaille que vaille avec des bénévoles, sans publicité et dans des principes d’ouverture aux questions de société et à la diversité culturelle. Des principes identiques à ceux qui se sont animés de manière explosive, après la décision de François Mitterrand de briser le monopole d’Etat. 

Les radios libres de la grande époque, jusqu’à 2 000 en France, ont quasiment toutes disparu. Une partie d’entre elles sont devenues des radios commerciales. 

Aujourd’hui, avec des moyens extrêmement limités pour une trentaine d’émissions très éclectiques, Aligre FM est une radio associative comme on n’en fait plus et comme on n’en voit donc plus guère, dans son format historique, quarante ans après la libération des ondes. 

Un des premiers logos de la radio associative : Aligre FM s'intitule d’abord Radio Aligre, du nom du quartier très vivant du 12e arrondissement de Paris, où la station s’est installée en 1981.
Un des premiers logos de la radio associative : Aligre FM s'intitule d’abord Radio Aligre, du nom du quartier très vivant du 12e arrondissement de Paris, où la station s’est installée en 1981. Crédits : Aligre FM

Avant la disparition le 15 mai dernier d’un de ses principaux artisans, Philippe Vannini, la station a subi d’autres chocs, à commencer par une suppression de fréquence qu'elle a surmontée grâce au soutien de l’écrivain Julien Green, dans un article publié dans le journal Le Monde, en 1987.

Aligre FM a survécu à une coupure de son, en raison d’un conflit financier avec le diffuseur TDF en 2011 et plus récemment fait face à une polémique suite à un accord conclu avec la radio d’Etat russe Sputnik, en vue d’éponger ses dettes.

D’abord appelée Radio Aligre à sa création, tout près de la place d’Aligre, d’où son nom, son premier studio a été installé rue de Charenton, puis brièvement rue de Chaligny, avant d’occuper, depuis plus de vingt-cinq ans maintenant, le 42 rue de Montreuil, dans le 11e arrondissement.

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“Le temps est notre principale richesse” : Nadia Ettayeb, présidente d’Aligre FM que son conjoint, Philippe Vannini, avait dirigé pendant plus de 35 ans.
Nadia Ettayeb, la présidente d'Aligre FM, devant les locaux qu'occupe la station depuis plus de 25 ans, au 42 rue de Montreuil, dans le 11e arrondissement de Paris.
Nadia Ettayeb, la présidente d'Aligre FM, devant les locaux qu'occupe la station depuis plus de 25 ans, au 42 rue de Montreuil, dans le 11e arrondissement de Paris. Crédits : Benoît Grossin - Radio France

Aligre FM : "avoir des conditions de direct, c'est complètement dingue !"

Au 42 rue de Montreuil, les locaux de la radio donnant sur la rue, ne sont pas plus grands qu’une boutique. C'est au sous-sol que se trouve le studio d’Aligre FM. Il n'y a pas de permanent technique à la régie. Elias, un très jeune stagiaire de 18 ans, est aux manettes. Comme chaque dernier lundi du mois, Morgane Le Roy, libraire, et Marie Blanquet, productrice à la philharmonie de Paris, font rimer mois et cinéma, avec leur émission Films et mois, dans cette radio rescapée de la vague de libération des ondes, il y a quarante ans : 

Très singulière parce qu'elle demeure en fait, parce que des radios comme elles, il y en avait beaucoup au lancement. Mais aujourd'hui, il n'en reste plus tellement. Une radio d'antenne, à l'ancienne, c'est peut-être la dernière ! Et nous d'ailleurs, ce que nous faisons, cela peut s'apparenter à un podcast. Sauf que nous avons la possibilité de venir ici et d'avoir un interlocuteur, un technicien derrière la vitre - Elias aujourd'hui - et d'échanger avec lui, d'avoir des conditions de direct, ce qui est complètement dingue ! Et c'est ça qui perdure aussi. Pour les gens que nous sollicitons pour nos interviews, Aligre FM résonne comme une vraie maison qui est identifiée, qui est connue. Aligre FM, c'est un endroit et c'est une équipe, physique !

28 ans de maison pour Isabelle Konopnicki, présentatrice de l’émission de rock “Sonic Trip”, le mardi soir sur Aligre FM.
28 ans de maison pour Isabelle Konopnicki, présentatrice de l’émission de rock “Sonic Trip”, le mardi soir sur Aligre FM. Crédits : Benoît Grossin - Radio France

Aligre FM : "la liberté a un prix et nous le payons très cher"

Pas de salarié, très peu de moyens, pour cette radio associative, sans aucune publicité, et dans laquelle Isabelle Konopnicki, depuis 1993, anime des émissions de rock, en toute indépendance :

On a eu beaucoup d'émissions extrêmement expérimentales, comme dans les autres radios libres. Ça partait un peu dans tous les sens. On testait des choses. Tous les matins à 8 heures, on avait une émission de rock pendant une demi-heure et on avait des invités. On avait des groupes de rock qui venaient à 8 heures du matin, ce qui était quand même assez drôle. Le financement des radios libres a été fortement diminué et aujourd'hui, on en est à vraiment ramer pour trouver de l'argent, pour renouveler le matériel, le minimum nécessaire à faire une émission de radio. La liberté a un prix et nous le payons très cher depuis des années, à essayer coûte que coûte d'être là, de continuer à faire entendre notre voix. 

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“Une bande de potes qui fait une émission de radio et d’autres potes qui les écoutent !” : Vivian Morisson, bénévole pendant 15 ans, de 1989 à 2004, sur Aligre FM.
Vivian Morisson, l’ancien animateur de l’émission de rock "Helter Skelter", dans l’escalier menant au studio de la radio associative.
Vivian Morisson, l’ancien animateur de l’émission de rock "Helter Skelter", dans l’escalier menant au studio de la radio associative. Crédits : Benoît Grossin - Radio France
"Les riffs de la nuit", une des mythiques émissions de rock d'Aligre FM, dans les années 1990.
"Les riffs de la nuit", une des mythiques émissions de rock d'Aligre FM, dans les années 1990. Crédits : Aligre FM

Aligre FM : "On ne donne pas de réponses, on donne des éléments pour se poser des questions"

Qu'ils soient chercheurs, artistes, libraires ou encore enseignants, la quarantaine de bénévoles à l’antenne soutiennent des valeurs communes, défendues sans relâche par celui qui avait dirigée Aligre FM pendant plus de 35 ans : Philippe Vannini, un de ses fondateurs, disparu le 15 mai dernier. Il avait donné sa vision des radio libres, à l’occasion du 30ème anniversaire de la station :

Des radios qui veulent avant tout libérer l'esprit des gens par rapport à un sujet de société, laisser à l'autre son espace - un tempo réflexif -  pour qu'il trouve un peu lui-même les solutions. On ne leur donne pas de réponses, on leur donne des éléments pour se poser des questions. 

Sur son site internet, Aligre FM annonce un hommage à son principal artisan : Philippe Vannini, président de la radio pendant plus de 35 ans.
Sur son site internet, Aligre FM annonce un hommage à son principal artisan : Philippe Vannini, président de la radio pendant plus de 35 ans. Crédits : Aligre FM

Philippe Vannini avait il y a trois ans passé le relais de la présidence à sa conjointe, Nadia Ettayeb : 

C'est une mission importante parce que j'ai repris le flambeau d'un homme qui était à la fois président d'Aligre, animateur des Jeudis littéraires, mais qui était aussi mon époux et qu'il est très important dans l'avenir de faire fructifier cet héritage. 

Il y a notamment, souligne-t-elle, un besoin, une nécessité absolue de faire une place à la culture et à l'éducation comme moyen de lutter contre toutes les formes d'obscurantisme, de radicalisation qui peuvent actuellement constituer une menace

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“Aligre FM : on s’y inscrit d’abord par rencontre de convictions pour défendre des valeurs communes“ : Alain Renon, journaliste et militant de la Ligue des droits de l’Homme.
Alain Renon, à l’entrée du studio d’Aligre FM, avant le début de “Fréquence Droits”, la nouvelle émission qu’il organise en partenariat avec la radio associative.
Alain Renon, à l’entrée du studio d’Aligre FM, avant le début de “Fréquence Droits”, la nouvelle émission qu’il organise en partenariat avec la radio associative. Crédits : Benoît Grossin - Radio France

Aligre FM : "un endroit précieux pour la liberté d'expression"

Nadia Ettayeb vient de nouer un partenariat avec la Ligue des droits de l’Homme pour une nouvelle émission, Fréquence Droits, dirigée par le journaliste et membre de la LDH, Alain Renon : 

C'est un endroit précieux pour essayer de défendre un certain nombre de valeurs. "Fréquence Droits", droits de l'homme, défend un certain nombre de valeurs et de principes qu'on sent parfaitement incarnés par cette station. J'espère qu'on arrivera à aider nous-mêmes une radio à continuer à faire valoir une des libertés fondamentales qui est la liberté d'expression. 

Aujourd’hui, comme à sa création il y a quarante ans, Aligre FM ne vit que de l’engagement des bénévoles qui la composent.

Il fallait beaucoup d’imagination, avec le peu de moyens dont on disposait et la seule chose qui pouvait compter, c’était la libre parole, la libre expression, les idées... les idées qui fusaient dans tous les sens, se souvient un des plus anciens d’Aligre FM, Francis Chappuis. 

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“Aligre FM, c’est une expérience de quartier qui démarre le 31 décembre 1981” : Francis Chappuis un des premiers animateurs de la radio et compagnon de route d’un de ses fondateurs, Philippe Vannini, disparu le 15 mai dernier.
Francis Chappuis, dans le studio d’Aligre FM : “Ce qui compte surtout, pour nous tous, c’est de pouvoir s’exprimer.”
Francis Chappuis, dans le studio d’Aligre FM : “Ce qui compte surtout, pour nous tous, c’est de pouvoir s’exprimer.” Crédits : Benoît Grossin - Radio France

Et aujourd’hui encore, il s’agit de se faire plaisir et de faire plaisir aux auditeurs, avec ce que Francis Chappuis désigne comme un bond technologique franchi par la station : 

Même si nous sommes parfois encore un peu des artisans, nous sommes aussi maintenant diffusés en numérique et sur internet. A Londres, à Pékin, si on veut écouter Aligre FM, il n’y a pas de problème. C’est quand même sympa comme histoire ! 

La présidente d'Aligre FM, Nadia Ettayeb confirme que grâce à internet, la radio franchit les frontières : "Nous avons une écoute régionale et même internationale, avec des auditeurs qui nous écrivent parfois de l’étranger, pour nous demander une archive ou un podcast. Et depuis peu, avec le DAB , nous émettons en pleine fréquence. Ce qui nous donne des plages supplémentaires, pour imaginer de nouveaux programmes et faire appel à de nouvelle idées."

Aligre FM revendique jusqu’à plus de 100 000 auditeurs, avec des pics à 200 000 auditeurs, selon des études réalisées dans les années 2000, quand elle avait encore les moyens de les financer.

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