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Le virologue Emmanuel Gordien le 5 avril 2021 à Paris (20ème arrondissement) devant le local de l'association CM98 dont il est le Président

Emmanuel Gordien : aux noms de tous les miens

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Emmanuel Gordien est virologue à l’hôpital Avicenne de Bobigny et depuis 2020 aux avant-postes de la lutte contre le Covid-19 en Seine-Saint-Denis. Mais ce Guadeloupéen de 63 ans est aussi en première ligne des revendications mémorielles sur l’esclavage. Un passionné de généalogie comme personne !

Le virologue Emmanuel Gordien le 5 avril 2021 à Paris (20ème arrondissement) devant le local de l'association CM98 dont il est le Président
Le virologue Emmanuel Gordien le 5 avril 2021 à Paris (20ème arrondissement) devant le local de l'association CM98 dont il est le Président Crédits : Anne Fauquembergue - Radio France

En 2018, Emmanuel Macron s’est engagé à construire le premier mémorial national pour les victimes de l’esclavage au jardin des Tuileries. Le projet est actuellement remis à plat. Aucun des artistes présélectionnés n’a proposé de graver dans le marbre les centaines de milliers de noms d’esclaves affranchis, une dimension qui apparaissait pourtant dans l’appel d’offre mais sans préciser la forme écrite ou audio de cette inscription. Le comité scientifique de ce monument tout comme Emmanuel Gordien avec son association CM98 défendent l'importance d'inscrire dans le marbre le nom des 200 000 esclaves affranchis en 1848, même si cela est techniquement complexe. 

Une enfance heureuse à Port-Louis en Guadeloupe 

Quand il parle de sa terre de Port-Louis en Guadeloupe, Emmanuel Gordien s’évade et se remémore les plaines de cannes à sucre de son enfance, les moulins à vent aujourd’hui désœuvrés et les rythmes endiablés du Gwoka, ce style musical inventé par les Guadeloupéens pour résister au système esclavagiste :

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A partir de 10 ans, tous les mois de juillet, j’assistais aux soirées de Gwoka sur la place du marché. On nous interdisait d’aller dans ces fêtes de "vieux nègres". Je m’arrangeais pour m’éclipser du groupe de mes cousins pour aller regarder. Évidemment, ils se battaient, ils buvaient du rhum mais moi ça me plaisait.

Aujourd’hui, le Gwoka est reconnu au patrimoine immatériel de l'humanité de l'Unesco et Emmanuel Gordien est installé en Île-de-France. Mais les Antilles ne sont jamais loin. Le virologue d’une soixantaine d’années garde toujours sur lui dans une pochette plastique un arbre du pays : un arbre généalogique. 

Les deux faces de l'arbre généalogique d'Emmanuel Gordien. Il les garde sur lui dans une pochette plastique. En haut, ses aïeux maternels. En bas, ceux du père avec Georges dit Boïki venu d'Afrique
Les deux faces de l'arbre généalogique d'Emmanuel Gordien. Il les garde sur lui dans une pochette plastique. En haut, ses aïeux maternels. En bas, ceux du père avec Georges dit Boïki venu d'Afrique Crédits : Anne Fauquembergue pour le montage - Radio France

Contrairement à bon nombre de ses compatriotes guadeloupéens pour qui l’histoire de l’esclavage était taboue, il reçoit très jeune par son père enseignant, l’histoire de Georges dit "Boïki". Cet ancêtre africain, probablement béninois, est arrivé dans les Antilles dans les années 1830 et a été réduit en esclavage. Il obtiendra le nom de "Gordien" en 1849, un an après l’abolition de l’esclavage par Victor Schœlcher.  Emmanuel Gordien parle toujours de cet aïeul avec émotion :

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Emmanuel Gordien : "les esclaves n'avaient qu'un prénom et un numéro matricule donné en 1839"

Pour nommer les esclaves, il est décidé de ne pas donner le nom des maîtres et seuls seront reçus les noms du calendrier grégorien et de l’histoire ancienne. Gordien fait référence à deux empereurs et au nœud gordien qu’Alexandre le Grand a dû trancher de son glaive.

Des années de formation en médecine en métropole puis la découverte de la virologie à Pointe-à-Pitre

A 13 ans, Emmanuel Gordien décide de devenir docteur, inspiré par son médecin de famille "particulièrement affable" se souvient-il. Après son lycée, en 1975, le jeune homme part faire ses études en métropole. Il s'essaye à la cardiologie puis découvre et se passionne pour la virologie à l'occasion de son service militaire qu'il réalisera en Guadeloupe. 

Vue du C.H.U de Pointe-à-Pitre en 2012
Vue du C.H.U de Pointe-à-Pitre en 2012 Crédits : SYLVERE SELBONNE - Radio France
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Emmanuel Gordien : "Ce passage par le centre de transfusion sanguine de Pointe-à-Pitre a été déterminant"

Le jeune homme se retrouve en première ligne dans l’épidémie de VIH, un virus encore mal maîtrisé dans les années 1980. Il s’intéresse également aux hépatites virales de la Guadeloupe. Aujourd’hui, le Docteur est responsable du Centre national de référence de l’hépatite Delta (ou hépatite D) et maître de conférence des hôpitaux universitaires, praticien à l’hôpital Avicenne à Bobigny (93).

Un engagement militant qui va croissant

En métropole, Emmanuel Gordien intègre un petit groupe de militants pour la reconnaissance des victimes de l’esclavage. Le 23 mai 1998, année du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, ils organisent une marche silencieuse à Paris. Contre toute attente, 40 000 personnes se greffent à leur initiative. "L’événement sera déterminant pour l’adoption de la loi Taubira, reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité en 2001" estiment ces militants. Depuis, ils ont entamé un travail de restitution des noms d’esclaves, raconte Emmanuel Gordien :

"La gardienne de vie" par le sculpteur Henri Guesdon. Réplique de la statue de Sarcelles en hommage aux victimes de l'esclavage imaginée par le CM98.
"La gardienne de vie" par le sculpteur Henri Guesdon. Réplique de la statue de Sarcelles en hommage aux victimes de l'esclavage imaginée par le CM98. Crédits : Anne Fauquembergue - Radio France
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Emmanuel Gordien : "nous avons retrouvé 150 000 noms d'esclaves affranchis en Guadeloupe et en Martinique"

Je n’ai pas de doute sur la vision du chef de l’État mais j’ai une proposition à lui faire. Ce 23 mai, nous proposons qu’Emmanuel Macron viennent avec nous commémorer les victimes de l’esclavage sur un des sites existants, que nous avons contribué à édifier avec les municipalités de Saint-Denis, Creil, Sarcelles ou encore Grigny. Il faudrait qu’il choisisse un site et qu’il annonce officiellement le calendrier du futur mémorial national au jardin des Tuileries avec les 200 000 noms d’esclaves affranchis. 

Le jardin des Tuileries à Paris en mai 2020. L'espace déterminé pour accueillir le futur mémorial national pour les victimes de l'esclavage se sitiue dans un espace d'environ 330 mètres carrés à proximité du jeu de Paume
Le jardin des Tuileries à Paris en mai 2020. L'espace déterminé pour accueillir le futur mémorial national pour les victimes de l'esclavage se sitiue dans un espace d'environ 330 mètres carrés à proximité du jeu de Paume Crédits : Anne Fauquembergue - Radio France

En 2018, Emmanuel Macron s’est engagé à construire le premier mémorial national pour les victimes de l’esclavage. Un espace a bel et bien été trouvé au jardin des Tuileries, à Paris, à proximité du jeu de Paume, mais le projet est remis à plat. Aucun des artistes présélectionnés n’avaient proposé de graver dans le marbre les centaines de milliers de noms d’esclaves affranchis. Cette dimension apparaissait dans l’appel d’offre sans que la mention d’inscrire concrètement ces noms sur un support écrit ne soit précisée. Certains ont donc proposé un dispositif sonore mais le comité scientifique de ce futur mémorial et les associations comme le CM98 ne sont pas convaincus. L’Élysée cherche actuellement la perle rare : un artiste capable de construire ce monument en respectant les contraintes architecturales fortes du jardin des Tuileries, cet impératif mémoriel d’inscrire autant de noms dans un espace pas si large (330 mètres carrés environ), le tout dans un geste artistique puissant. 

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