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Jean-François Balaudé, spécialiste de la philosophie antique, la relie à la pratique du cyclisme.

Jean-François Balaudé : cours(e) de vélosophie

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À retrouver dans l'émission

A la veille du Tour du France, rencontre avec Jean-François Balaudé, professeur de philosophie, président du Campus Condorcet, et cycliste amateur. Pour lui, le vélo est à la fois une manière de faciliter la pensée mais aussi une expérience philosophique à part entière.

Jean-François Balaudé, spécialiste de la philosophie antique, la relie à la pratique du cyclisme.
Jean-François Balaudé, spécialiste de la philosophie antique, la relie à la pratique du cyclisme. Crédits : Diane Berger - Radio France

Le Tour de France 2021 commence le samedi 26 juin. L'occasion de repenser notre rapport au vélo et au sport intense avec Jean-François Balaudé, professeur de philosophie, passionné de cyclisme depuis son enfance. Il nous livre les réflexions qu'il a tiré de sa pratique et de son parcours personnels, entre ascèse, extase et réflexivité.

A Athènes, certains philosophaient en marchant. Jean-François Balaudé, lui, y arrive sur son vélo. Il nous a donné rendez-vous aux portes de la vallée de Chevreuse, sur l'un de ses lieux d'entraînement préféré en région parisienne : un circuit qui fait le tour de la base aérienne de Villacoublay, 9 kilomètres peu fréquentés par les voitures mais appréciés des sportifs qui, comme lui, foncent sur deux roues.

Cette passion pour la petite reine, chez cet universitaire agrégé de philosophie, président du Campus Condorcet au nord de Paris, remonte à l'enfance. Il vient d'un milieu qu'il définit lui-même comme plutôt modeste. Son père avait une entreprise de maçonnerie. C'est lui qui lui a fait prendre goût au cyclisme, se souvient-il : 

Mon père était un grand fan de vélo, un pratiquant très passionné, assidu, régulier. De fait, j'ai goûté au vélo très jeune. 

Il suit le groupe cycliste de son père en entraînement, et s'y plonge à son tour. "Je l'ai pratiqué à un moment à un niveau assez assidu, un bon niveau amateur, on pourrait dire." 

Les entraînements rythment son quotidien pendant des années, en marge de sa classe prépa, puis de ses études à Normale Sup. Il passe ensuite l'agrégation de philosophie à Lille, enchaîne avec un doctorat à l'université de Lille-III, puis il devient maître de conférence, spécialiste de la pensée antique.  

"Pendant une douzaine d'années, j'ai réussi à concilier les contraintes du travail et d'un entraînement de bon niveau, explique l'universitaire, vêtu de son maillot de cycliste et d'un casque de vélo le regard pétillant à l'évocation de ses souvenirs. Ce qui m'a permis de faire de belles courses, de très belles courses qu'on appelle les cyclosportives." Des courses assez longues, décrit-il : entre 150 et 200 kilomètres, dans les grands massifs. 

J'ai de beaux souvenirs de courses dans les Alpes, sur le Ventoux, quelques unes dans les Pyrénées, dans le Massif central...

Aujourd'hui, les entraînements sont un peu moins intenses, reconnaît-il. En 2012, il devient président de l'université de Nanterre. Fin décembre 2019, il est nommé président du campus Condorcet. Cette nouvelle fonction, il le reconnaît, le prive parfois du temps nécessaire pour une pratique intense du vélo. Il n'en fait donc plus "que" quatre à six heures par semaine.

Le cyclisme comme lieu de réflexivité

Malgré tout, le cyclisme garde une place dans la vie de Jean-François Balaudé. Littéralement, déjà : son vélo n'est jamais loin de lui, et dès qu'il le peut, il essaie de le privilégier pour se rendre à son travail. Mais il lui a aussi servi dans ses recherches philosophiques.

Pourtant, le lien entre son travail et son loisir n'allait pas forcément de soi. 

C'était une pratique de plaisir, il n'y avait pas d'intention philosophique derrière le fait de faire du vélo.

Mais au fil des années, sans forcément pouvoir dater de point de bascule, le chercheur a pris conscience de certains effets du vélo.  

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J'avais été frappé par le fait que plus je m’entraînais, plus je passais de temps sur le vélo, et plus, sans le chercher, je résolvais des questions qui me trottaient dans la tête, des choses qui étaient bloquées précisément à ma table de bureau, parce que je voyais les apories, les impasses, les difficultés, et finalement sur le vélo, ça se débloquait, les jambes se déliaient, tournaient, et dans ma tête ces sujets, pof ! trouvaient des formes de résolution !

La promenade et la course à vélo, surtout quand elles durent plusieurs heures, deviennent pour celui que l'on pourrait qualifier de "cyclosophe" un espace de réflexion idéal, un lieu où la pensée se libère, vagabonde, et résout ce qui paraissait insolvable auparavant.

Certaines traditions philosophiques grecques ont parlé de l’ascèse. L'ascèse de l'âme mais qui se pense en référence à l'ascèse du corps. Et l'ascèse, c'est l'exercice : on se forge moralement, intellectuellement, en s'exerçant. L'analogie avec l'exercice physique est très fréquente dans ces traditions. D'une certaine manière, c'est peut-être cela que je me trouvais expérimenter, comme si l'exercice du corps aidait l'exercice de la pensée.

Pour Jean-François Balaudé, cette unification entre exercice du corps et exercice de l'esprit suppose de sortir d'un mode de pensée qui analyse le corps et l'esprit comme deux substances différentes, voire opposées. L'une émerge plutôt de l'autre. "Cela engage effectivement sur des questions métaphysiques lourdes, analyse-t-il. Mais même sans prendre partie sur le fond, sur la nature de la pensée, la nature de la conscience, pour moi, il est clair que des expériences se font qui montrent qu'au fond on est plus conscient, plus sensible au monde, on pense mieux, de manière plus englobante, plus efficace, en faisant jouer son corps, en faisant son travailler son corps. D'une certaine manière, les bonnes pensées que j'ai pu avoir sont des pensées aérées." Il s'amuse lui-même de la formulation : "Peut-être pas aériennes mais aérées !"

Le cyclisme comme expérience philosophique

Mais cette expérience se transforme radicalement quand l'entraînement laisse place à une course difficile. Et là, ce sont des souvenirs différents qui reviennent à la mémoire de Jean-François Balaudé. Il se remémore en particulier une journée au col du Tourmalet, 2 115 mètres d'altitude, dans les Hautes-Pyrénées. "Ce jour-là, j'ai connu une sorte d'état de grâce."

Pourtant, les conditions météorologiques étaient difficiles, sous une pluie battante, et il avait souffert lors de précédentes ascensions du même col. Mais cette fois-là, raconte-t-il, un immense sourire dans la voix, c'était différent : malgré le mauvais temps, malgré l'effort physique, il n'a pas eu la sensation de se faire dominer par la montagne, bien au contraire. "Sur le moment, on est très concentré dans ce mélange de plaisir et d'effort à la fois."

En pleine course sur son vélo, le professeur de philosophie ressent un mélange de plaisir et de douleur, qu'il rapproche de la pensée épicurienne.
En pleine course sur son vélo, le professeur de philosophie ressent un mélange de plaisir et de douleur, qu'il rapproche de la pensée épicurienne. Crédits : Diane Berger - Radio France

Une sensation qu'il rapproche de la théorie épicurienne du plaisir, qu'il a lui-même beaucoup étudié : "Elle n'est pas exactement celle que l'on croit, l'image des pourceaux d'Epicure, c'est plutôt un exercice très ascétique : le plaisir résulte d'une maîtrise de la douleur et donc d'une capacité à endiguer la douleur." Et c'est ainsi que le professeur de philosophie en arrive à une seconde conclusion sur le cyclisme : ce sport permet au coureur d'arriver dans un état de dépassement de soi.  

Lorsque vous élevez le rythme de course, notamment lorsque vous affrontez des cols, à ce moment-là il y a effectivement de moins en moins, et à un moment plus du tout, de place pour la méditation et la réflexivité. On est vraiment sur un effort qui mobilise entièrement la personne, et c'est une autre expérience philosophique. Ce n'est plus celle qui consiste à se poser des questions dans une forme de discursivité. On est plutôt dans l'expérience quasiment de dépassement de la conscience de soi, une forme de rapport presque unitif à ce qui nous entoure. Il y a de moins en moins de différences entre soi, la difficulté physique, l'environnement, les forêts que l'on traverse, les montagnes que l'on gravit, l'air, le vent qui souffle, le soleil. C'est de l'ordre de l'expérience intuitive si je reprenais des termes néoplatoniciens : on est au delà de la pensée.

Une sorte de conscience non réflexive qui se confond avec l'effort, et que lui rapproche du souffle cher aux pensées stoïciennes et présocratiques, pour qui la pensée résidait au niveau du thorax. Une expérience de " jouissance intense" aussi, qui a influencé sa manière d'analyser le monde, mais qui a aussi forgé en lui certaines capacités : 

Je suis très convaincu que ce que j'ai appris sur le vélo, en termes d'abnégation, de capacité d'endurance, m'a certainement aidé en plusieurs occasions ces dernières années. 

Il évoque très timidement les conflits qu'il a eu à gérer en tant que président de l'université de Nanterre. C'était le cas, notamment, lors de la mobilisation étudiante de 2018 contre la sélection à l'université : une partie des étudiants et du personnel avaient demandé sa démission, car il avait demandé l'intervention des forces de l'ordre contre l'occupation d'un bâtiment de sciences sociales. Un geste qu'il a depuis publiquement regretté.

Aujourd'hui, pris par ses responsabilités pédagogiques et administratives, Jean-François Balaudé ne dispose plus autant de temps qu'avant, donc, pour s'exercer. Mais il ne renonce pas à ses désirs de courses effrénées dans les montagnes et d’ascèse : cet été, il ira pédaler dans le massif du Vercors.

Intervenants
  • professeur des universités en philosophie et président de l'université Paris Ouest Nanterre la Défense
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