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Jean-Luc Barré tenant les Mémoires de Jacques Chirac sorties de sa bibliothèque (à gauche) et extrait du manuscrit du premier volume corrigé par Jacques Chirac (à droite)

Jean-Luc Barré : prête-moi ta plume

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À retrouver dans l'émission

Les livres politiques sont nombreux en cette rentrée. Ont-ils tous été écrits par leurs auteurs ? Certains écrivains prêtent parfois leur plume. Jean Luc-Barré l’a fait pour Jacques Chirac. Et dans ce milieu assez secret, l'homme de l’ombre a réussi à prendre la lumière comme (presque) personne.

Jean-Luc Barré tenant les Mémoires de Jacques Chirac sorties de sa bibliothèque (à gauche) et extrait du manuscrit du premier volume corrigé par Jacques Chirac (à droite)
Jean-Luc Barré tenant les Mémoires de Jacques Chirac sorties de sa bibliothèque (à gauche) et extrait du manuscrit du premier volume corrigé par Jacques Chirac (à droite) Crédits : Rosalie Lafarge - Radio France

Alors qu’Alain Juppé publie deux livres cette semaine, que Lionel Jospin sort du silence en signant Un temps troublé, que Nicolas Sarkozy a dévoilé cet été Le temps des tempêtes, que Jean-Pierre Chevènement livre ses mémoires ce mois-ci, France Culture est allé à la rencontre de Jean-Luc Barré. Historien, écrivain, éditeur, mais aussi "confesseur" comme il aime lui-même se définir, Jean-Luc Barré a cosigné les Mémoires de Jacques Chirac, l'ancien Président disparu il y a près d'un an. Fait assez rare dans le milieu assez secret des prête-plume, son nom cohabite avec celui de l’ancien chef de l'Etat sur les deux tomes. 

La collaboration d’une vie

Dans l’appartement parisien de Jean-Luc Barré, Jacques Chirac est partout. En photo sur la table du salon, encadré sur les murs de l’entrée, bien rangé dans la bibliothèque où l’on trouve évidemment, entre autres ouvrages consacrés à l’ancien chef d’Etat, les Mémoires en français, mais aussi en chinois, en anglais et en arabe. 

Il a sa place dans ma vie. Même s’il n’est plus là, il est encore très présent parce que pendant quatre ans, nous avons travaillé ensemble, parce que je l’aimais beaucoup avant de le connaître, j’ai milité dans son parti, parce que nous avons noué des liens de proximité sans doute indispensables pour écrire ce livre.

L'une des photos à laquelle tient particulièrement Jean-Luc Barré : "elle traduit vraiment notre complicité".
L'une des photos à laquelle tient particulièrement Jean-Luc Barré : "elle traduit vraiment notre complicité". Crédits : Rosalie Lafarge - Radio France

Il faut peu de temps à l'historien de 62 ans pour retrouver, dans le vaste bazar de son bureau, le manuscrit des Mémoires de Jacques Chirac. "C’est le manuscrit du premier volume, Chaque pas doit être un but. Il est très raturé, un peu par lui", s’amuse l’écrivain ravi de retomber sur une correction de l’ancien Président. "Ça, c’est tout à fait Chirac, souligne-t-il en pointant du doigt un passage du livre, c’est au moment où il s’embarque à Dunkerque sur un cargo, il fait un fugue, il me raconte ce moment et me dit ‘Pas de doute, voici les emmerdements qui commencent’, puis à la relecture, il a corrigé et remplacé ‘emmerdements’ par ‘ennuis’, c’est tout à fait lui : il y a un premier élan et ensuite on corrige"

Jean-Luc Barré pourrait parler des heures de celui qui était devenu son ami. "Le premier matériau pour écrire ce livre, c’était ce que me disait Jacques Chirac, il n’avait pas spécialement ni l’envie ni le goût d’écrire, mais beaucoup de formules qui sont dans le livre viennent de lui", insiste le natif de Villeneuve-sur-Lot. 

On était sur un processus de livre politique écrit à quatre mains, ce qui primait c’était avant tout sa voix, ses souvenirs. J’étais ensuite là pour mettre en scène, pour le solliciter, l’accompagner dans cet exercice de retour en arrière. Pour un homme comme Chirac, qui n’aimait pas se livrer, qui était secret, l’idée-même de revenir sur le passé était un exercice qui l’ennuyait a priori, qui ne lui ressemblait pas. Il n’avait pas le culte de lui-même, or pour écrire ses Mémoires, il faut avoir un peu le goût de soi. 

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"Jacques Chirac n'avait pas le culte de lui-même"
"Jacques Chirac était un ami", écrit Jean-Luc Barré sur ses feuilles blanches
"Jacques Chirac était un ami", écrit Jean-Luc Barré sur ses feuilles blanches Crédits : Rosalie Lafarge - Radio France

Repéré, puis sollicité pour prêter sa plume

Tout commence en 2007 pour Jean-Luc Barré. Un peu plus tôt, ce chiraquien, engagé au RPR, élu local, historien qui a écrit sur le gaullisme, est un jour repéré par Claude Chirac grâce à un projet de livre qui ne se fera finalement pas. En 2007 donc, il se voit proposer par Nicole Lattès, alors à la tête des éditions Robert Laffont, d’écrire les Mémoires de Jacques Chirac. "J’ai mis une seconde et demie à dire oui", se souvient-il. "Je n’ai sollicité personne, précise-t-il, j’ai plutôt été sollicité, mais on m’a surtout fait un très beau cadeau : j’étais passionné de politique, j’aimais beaucoup Chirac, ce personnage m’intriguait, j’avais de l’admiration et de l’affection pour lui sans le connaître. Et cela ne s’est pas démenti en le rencontrant". S’en suivent des "centaines d’heures d’entretien", raconte l’écrivain qui se décrit comme un "confesseur, un accompagnateur" plutôt qu’un "ghost-writer" ou un "prête-plume"

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Jean-Luc Barré "confesseur" plutôt que "ghost-writer"

Chirac a fait le livre, d’une certaine manière, car pendant des heures il m’a raconté des choses, m’a livré des analyses, des portraits, moi j’ai mis en forme. Mon apport principal, reconnaît-il tout de même, c’est de l’avoir poussé à dire des choses, parce que, spontanément, il ne l’aurait pas fait. 

La mise en forme, Jean-Luc Barré insiste, ce n’est pour lui que la deuxième étape. "D’abord, il faut avoir le matériau, et le matériau, c’est la capacité qu’on a ou non de l’extraire, c’est-à-dire la confiance qu’on crée avec la personne, la façon dont elle va se livrer, les heures entières qu’on va y passer, y compris les heures perdues où on parle de tout et de rien, parfois de pas grand-chose. Tout sert dans cet exercice-là". Il se souvient par exemple que parfois, il arrivait aux alentours de 10h du matin, Jacques Chirac n’avait pas très envie de travailler et lui disait qu’il avait un déjeuner une demi-heure plus tard. "Je lui répondais qu’en général on déjeune vers 13h et que cela me laissait donc trois heures de travail, il éclatait de rire et on travaillait pendant trois heures"

Extrait du manuscrit du premier volume des Mémoires de Jacques Chirac, annoté par l'ancien président qui corrigeait en rouge
Extrait du manuscrit du premier volume des Mémoires de Jacques Chirac, annoté par l'ancien président qui corrigeait en rouge Crédits : Rosalie Lafarge - Radio France

Le punch de 10h du matin

Ces centaines d’heures d’entretien ont été enregistrées, Jean-Luc Barré les conserve précieusement. "On était autour d’une petite table, Chirac buvait du punch à 10h du matin, donc je buvais du punch à 10h du matin, ou du gin tonic, avec un peu de saucisson, il y avait quelque chose de très convivial, on parlait, on bavardait. J’arrivais avec mes questions, on ne préparait pas trop. Quand il préparait, il était capable d’arriver avec une fiche, en général préparée par l’entourage, et alors je m’arrangeais pour casser tout ça et lui poser des questions annexes"

Ces heures d’échange sont la base des Mémoires, mais "elles n’ont pas suffi", reconnaît Jean-Luc Barré qui précise avoir recueilli les témoignages de Bernadette Chirac, son épouse, de Claude Chirac, sa fille, d’anciens ministres, d’anciens Premier ministres, mais aussi avoir consulté des documents d’archives avant de tout mettre en forme. "J’ai fait mon miel de tout cela et j’ai parfois inventé une dramaturgie".

Je sentais que c’était réussi dans l’écriture quand j’étais dans sa peau, que ce n’était pas mon style à moi, que je me disais ‘ça, c’est du Chirac’. Et ce qui m’a fait plaisir, à la sortie des Mémoires, c’est qu’un certain nombre de ses amis m’ont dit reconnaître sa voix, sa pâte. Mais cela supposait presque de se dédoubler, c’est quasiment un jeu d’acteurs. 

Jacques Chirac avait la critique difficile…

En raccompagnant Jean-Luc Barré à l’issue de leur premier entretien, Jacques Chirac aurait glissé à l’historien qu’il ne voulait dire du mal de personne. "J’ai éclaté de rire, et j’ai dit qu’on verrait cela en cour de route". Mais cela s’est fait par étape. Pour Valéry Giscard-d’Estaing par exemple, "il a fallu que Giscard dise du mal de lui à propos de ses financements de campagne après la mort d’Omar Bongo, pour que Chirac, jusque-là assez modéré sur Giscard, me téléphone et me dise ‘maintenant on y va’, il a fallu un mûrissement", explique Jean-Luc Barré. 

L’histoire se répète avec Nicolas Sarkozy. D’emblée, Jacques Chirac souligne qu’il "n’a pas vocation à dire du mal" de son successeur. Jean-Luc Barré lui rétorque alors qu’il n’a donc pas vocation non plus "à en dire du bien". Mais dans les premiers temps, les mots de Jacques Chirac à l’égard de Nicolas Sarkozy sont assez "banals", se souvient l’historien. "Et puis un jour, Sarko s’est mis à attaquer Chirac en disant qu’il était un roi fainéant, et je peux vous dire que ce jour-là, la parole s’est libérée"

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"J'avais du mal à le faire parler de Sarko, jusqu'à ce que Sarko se mette à attaquer Chirac".

… mais l’humour facile ! 

"On a beaucoup ri ensemble, beaucoup travaillé, mais surtout beaucoup ri", résume Jean-Luc Barré. "On a réussi à travailler ensemble parce qu’on avait créé cette relation-là qui tenait notamment à l’humour qu’il y avait entre nous". L’écrivain se souvient de formules de l’ancien Président. "Un jour, je lui dis en riant ‘vous avez quand même beaucoup trompé votre femme’, et il me répond ‘non, vous faites erreur, je n’ai pas trompé ma femme, je me suis trompé de femme’. C’est cruel, c’est presque du Sacha Guitry, mais non, c'est de lui"

Un autre jour, les deux hommes parlent de François Fillon, alors Premier ministre et Jacques Chirac dit à Jean-Luc Barré : "Fillon, que fait-il maintenant ?". L’historien répond alors que l’homme est Premier ministre et l’ancien Président, parfaitement au courant, surjoue la surprise : "Fillon, Premier ministre ? Mais non, vous plaisantez, ce n’est pas sérieux !"

Jean-Luc Barré, éditeur, écrivain, historien, cosignataire des Mémoires de Jacques Chirac
Jean-Luc Barré, éditeur, écrivain, historien, cosignataire des Mémoires de Jacques Chirac Crédits : Rosalie Lafarge - Radio France

L’entourage, indispensable allié ou redoutable adversaire

Tout ce que Jean-Luc Barré a écrit était relu par Jacques Chirac. "Il m’avait dit de ne pas me fier à ce qu’on pourrait me dire, cette histoire c’était entre lui et moi. Enfin, c’était dit comme ça, mais quand on connaît Chirac, on sait aussi que des gens avaient de l’influence sur lui". Et effectivement, pour cosigner les Mémoires d’un ancien Président, il faut évidemment composer avec l’entourage de l’ancien Président. 

"Bernadette a été à mon égard d’une libéralité très surprenante. Elle avait cette image d’une femme un peu rigide, j’ai découvert une femme extrêmement drôle, un peu méchante, mais drôle de méchanceté, qui m’avait par exemple dit qu’elle ne laisserait pas passer une ligne sur Sarkozy, puis finalement, elle n’a rien dit". Il décrit une relation complice, des appels tardifs censés rester secrets pour lui raconter des anecdotes. Au salon du livre de Brive, en 2009, Bernadette Chirac ne s’est pourtant pas privée de dire qu’elle aurait "préféré ne pas voir certains passages" dans ce livre. Jean-Luc Barré en est persuadé, ce sont les passages concernant Nicolas Sarkozy. "Elle m’avait prévenu, mais elle ne me les a pas reprochés. Elle m’avait aussi dit que si son mari disait du bien de Dominique de Villepin, elle irait au journal télévisé pour dénoncer ces propos. Il en a dit du bien, et elle n’est pas allée à la télé". Mais ce type de critique dans la bouche de l’épouse de Jacques Chirac, l’écrivain y voit plutôt une "récompense"

Cela veut dire que le livre est sincère, qu’il a échappé à toute forme de censure qu’aurait pu exercer les uns ou les autres. Ce livre, c’était le livre de Chirac. Bernadette l’avait compris, je n’avais pas été recruté pour faire plaisir à tout le monde ou pour faire un patchwork d’opinions.

Les relations ont été beaucoup plus tendues avec Claude Chirac et son mari, regrette l’historien. "C’était très difficile pour Claude d’accepter que son père s’exprime librement devant un tiers", analyse Jean-Luc Barré, qui se souvient par exemple d’un épisode au sujet du chapitre sur François Mitterrand. "Elle trouvait que cela tirait son père trop à gauche, je lui ai expliqué que ce qui était écrit, son père me l’avait dit, elle a alors eu cette phrase inouïe : ‘Oui, il le dit, mais il ne le pense pas’, en fait elle ne supportait pas que son père puisse dire ce qu’il voulait", détaille le cosignataire des Mémoires, depuis brouillé avec Claude Chirac.  

Il faut avoir une certaine force de caractère face à ces gens-là, car eux veulent vous transformer en porte-plume et moi, je n’ai jamais été le porte-plume de Chirac, je n’ai jamais eu le sentiment de cela, j’ai eu le sentiment de l’accompagner dans la chronique de sa vie et de rester l’historien que j’étais, capable de lui dire si tel ou tel événement était faux historiquement, relevait de son interprétation, et en général, il m’en était reconnaissant.

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"C’était très difficile pour Claude d’accepter que son père s’exprime librement devant un tiers".

La cosignature, emblème d’un tandem 

"Ma signature sur les Mémoires, je ne l’ai pas demandée", précise Jean-Luc Barré. Il dit avoir appris un jour que son nom figurerait sur l’ouvrage. "J’ai pris ça pour un beau cadeau et une marque de confiance car en effet, ce n’est pas fréquent, en général l’homme politique aime bien laisser croire qu’il est l’auteur exclusif de son livre, mais Chirac, c’est une autre mentalité. Il a paru s’honorer que son nom soit accompagné de celui d’un historien, et je ne serais pas étonné que ce soit lui qui ait demandé qu’on mette mon nom. C’est le reflet du tandem qui a fait ce livre. Ce n’est pas moi qui l’ai écrit d’une certaine manière, même si sur le manuscrit, c’est mon écriture. L’essentiel du livre vient de lui et de l’alchimie qui, au fond, est tout à fait représentée par l’accolage de nos deux noms"

C’est aussi pour cela qu’il préfère la notion de "confesseur" à celle de "prête-plume". Selon Jean-Luc Barré, ce genre d’exercice n’est réussi que si "la personne que vous accompagnez donne beaucoup d’elle-même, se livre, s’engage. Tout seul, le ghost-writer n’a pas d’intérêt, il a besoin d’avoir en face de lui un interlocuteur qui contribue, apporte des formules, des analyses".

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"En général l’homme politique aime bien laisser croire qu’il est l’auteur exclusif de son livre, mais Chirac, c’est une autre mentalité".
Sur la table du salon de Jean-Luc Barré, trônent plusieurs photos de l'historien avec Jacques Chirac
Sur la table du salon de Jean-Luc Barré, trônent plusieurs photos de l'historien avec Jacques Chirac Crédits : Rosalie Lafarge - Radio France

L’intérêt des livres politiques 

Il en a écrit, il en édite, mais ce serait mentir de dire que Jean-Luc Barré avale passionnément tous les ouvrages politiques. Il ne les apprécie que "quand ils ont une valeur réelle, quand on sent la valeur du témoignage, la valeur documentaire, et si possible le style, ce qui est devenu de plus en plus rare", tacle-t-il assez vite. Il n’aime pas cela "quand c’est fabriqué". "Aujourd’hui, beaucoup de livres sont fabriqués, prétendument écrits par l’auteur alors qu’on sait très bien qu’il y a des équipes derrière, c’est parfois un peu de propagande et ce n’est pas soutenu par un grand style littéraire, ça n’a alors, pour moi, pas beaucoup de valeur"

"Ce qui est vraiment très intéressant dans les Mémoires, c’est quand la personnalité politique entre dans l’introspection, éventuellement fait son autocritique, son bilan, et que cela nous permet de comprendre les choses. Quand c’est simplement une espèce d’auto-célébration, d’éloge et de contentement de soi, ce n’est pas très intéressant", poursuit Jean-Luc Barré. D’après lui, "Chirac n’était pas du tout dans cette démarche-là, il aurait trouvé ridicule qu’on dise à chaque page qu’il avait été le meilleur au meilleur moment, ce n’est pas son genre"

Intervenants
  • écrivain et éditeur, il a collaboré aux "Mémoires" de Jacques Chirac publiées au NIL et lui consacre une biographie à venir
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