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Laurence Bertrand Dorléac dans son bureau de présidente de la FNSP, un abécédaire de Tocqueville à la main et la vue sur l'arbre de Judée du jardin de Sciences po.

Laurence Bertrand Dorléac, l'historienne de l'art qui doit changer Sciences Po

5 min
À retrouver dans l'émission

Première femme présidente de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, son élection a surpris le 10 mai. Elle succède à Olivier Duhamel après le scandale de l'inceste révélé par le livre La Familia Grande de Camille Kouchner. Un profil original pour tenter de sortir Sciences Po des crises.

Laurence Bertrand Dorléac dans son bureau de présidente de la FNSP, un abécédaire de Tocqueville à la main et la vue sur l'arbre de Judée du jardin de Sciences po.
Laurence Bertrand Dorléac dans son bureau de présidente de la FNSP, un abécédaire de Tocqueville à la main et la vue sur l'arbre de Judée du jardin de Sciences po. Crédits : Sophie Delpont - Radio France

"C'est un accident de l'histoire" s'amuse à dire Laurence Bertrand Dorléac pour évoquer son élection surprise à la tête de Fondation Nationale des Sciences Politiques. "Je n'étais pas candidate. Je n'ai pas de plan de carrière" ajoute l'historienne de l'art de 64 ans et créatrice d'un double master Sciences Po et histoire de l'Art avec l'école du Louvre.  

Laurence Bertrand Dorléac a installé son bureau dans celui laissé vacant de Frédéric Mion, le directeur de l'IEP de Paris qui a démissionné après l'affaire Duhamel
Laurence Bertrand Dorléac a installé son bureau dans celui laissé vacant de Frédéric Mion, le directeur de l'IEP de Paris qui a démissionné après l'affaire Duhamel Crédits : Sophie Delpont - Radio France

Au siège de la Fondation des sciences politiques à Paris, son bureau est au premier étage, une pièce aux grands miroirs et dont les deux immenses fenêtres sont toujours ouvertes sur le jardin. 

Parce qu'on a besoin justement de grands espaces pour penser je trouve. Toujours essayer d'ouvrir des fenêtres à tous les sens... Donc j'y suis tous les jours pour remettre de la confiance et du lien là où il s'étaient perdus ou abîmés. 

Un peu comme un symbole des multiples crises que traverse actuellement la FNSP, dont elle vient de prendre la tête :

Dans ce jardin, il y a une chose très importante, c'est l'arbre de Judée. Et bien, c'est le seul qui a résisté à la dernière grande tempête. Et pour le 150e anniversaire, nous avons décidé d'en faire une sorte d'icône. 

L'arbre de Judée du jardin de l'hôtel de Mortemart où se trouve Science Po Paris doit devenir un emblème pour les 150 ans de l'école.
L'arbre de Judée du jardin de l'hôtel de Mortemart où se trouve Science Po Paris doit devenir un emblème pour les 150 ans de l'école. Crédits : Sophie Delpont - Radio France

Pour elle, "l'affaire Duhamel a joué le rôle de détonateur" à propos des violences sexuelles, notamment sur l'inceste. "Il n'a rien à voir avec le Sciences Po d'aujourd'hui" déclare la nouvelle présidente de la FNSP.

27 rue Saint-Guillaume, la FNSP et l'Institut d'études de sciences politiques de Paris sont installés dans l'hôtel de Mortemart
27 rue Saint-Guillaume, la FNSP et l'Institut d'études de sciences politiques de Paris sont installés dans l'hôtel de Mortemart Crédits : Sophie Delpont - Radio France

Une élection surprise après des mois de crises 

Cette semaine, l'affaire Duhamel a une nouvelle fois fait la une de l'actualité : l'enquête pour "viols sur mineur" a été classée sans suite "en raison de la prescription des faits". Le constitutionnaliste et ex-directeur de la FNSP avait pourtant reconnu devant les enquêteurs avoir agressé sexuellement son beau-fils dans les années 80. Une affaire qui avait entraîné la démission d'Olivier Duhamel en janvier, suivie de celle du directeur de Sciences Po Paris, Frédéric Mion.

Une année marquée aussi par les nombreux témoignages de viols et de violences sexuelles d'étudiantes de Sciences Po Bordeaux notamment. Alors aussi que la contestation très forte de certains cours à l'IEP de Grenoble s'était exprimée avec violence sur les réseaux sociaux par des formules telles que "Des fascistes dans nos amphis" et"L’islamophobie tue". Le 4 mars dernier, la branche de l’Unef Grenoble avait relayé sur son compte Twitter des collages situés sur la façade de Sciences Po, avec le nom de deux professeurs accusés d'islamophobie. Dans le même temps,  la ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal dénonçait "un islamo-gauchisme" qui "gangrènerait" la recherche en sciences sociales...

C'est donc dans ce contexte que Laurence Bertrand Dorléac a été choisie pour relever le défi : sortir l'institution de ces multiples crises. L'historienne de l'Art ayant été préférée à la sociologue Nonna Mayer et au politologue Pascal Perrineau notamment, alors même qu'elle n'était pas candidate. 

C'est par sa personnalité qu'elle s'est imposée, par son sens de la diplomatie,

dit d'elle Louis Schweitzer, qui a assuré l'intérim après la démission d'Olivier Duhamel.

Laurence Bertrand Dorléac, historienne de l'art tout comme le fondateur de l'Ecole libre des sciences politiques Emile Boutmy
Laurence Bertrand Dorléac, historienne de l'art tout comme le fondateur de l'Ecole libre des sciences politiques Emile Boutmy Crédits : Sophie Delpont - Radio France

Sur la cheminée, en face de son bureau, un buste en bronze : celui d'Émile Boutmy, le fondateur de l'École libre des sciences politiques en 1872.  

"Et donc, en fait, je renoue avec la tradition puisque le créateur de Sciences Po en faisait déjà de l'histoire de l'art", s'amuse Laurence Bertrand Dorléac en réponse aussi aux commentaires sur son profil qui détonne par rapport à ses prédécesseurs.

Première femme à la tête de la Fondation Nationale des Sciences Politiques

Comment dire ? C'est amusant parce qu'on ne m'a jamais renvoyé aussi souvent l'idée que j'étais une femme. J'en accepte l'augure parce qu'il n'y a vraiment pas de quoi avoir honte [rires] Mais il se trouve que dans ma famille, les femmes travaillent depuis des générations. Et du coup, penser que je peux travailler à ça, à égaliser les conditions, [...] je trouve ça formidable. 

Spécialiste de l'art pendant la Seconde Guerre mondiale, elle coorganise en 2012 sa première exposition sur le sujet. C'est au Musée d'art moderne de la Ville de Paris. Elle y est alors interviewée pour le site Internet de la vie des idées du Collège de France. 

Alors, nous ouvrons l'exposition sur L'exposition internationale du surréalisme de 1938, quelques mois avant les accords de Munich, qui correspond à un moment de l'histoire où, au fond, les surréalistes qui sont plus politisés que la moyenne, comprennent qu'on va à la catastrophe.

Un parcours qui détonne, loin de la reproduction des élites

Alors que Sciences Po est souvent pointé comme l'un des symboles de l'entre-soi et de la reproduction des élites, là encore, son parcours détonne.

En réalité, mes deux parents sont les produits de la Seconde Guerre mondiale et n'ont pas fini leurs études. Ils ont fait de la résistance pour mon père et ensuite la deuxième DB et l'équipe de France de volley ball. Puis il est entré dans les affaires et ma mère a ouvert une boutique de mode à Paris après la guerre. Et ma propre décision n'était pas de faire Sciences Po du tout, mais c'était de faire beaucoup de choses, dont du théâtre, de la peinture, du dessin. Ensuite, des études d'anglais, d'histoire. Après ma première thèse d'histoire de l'art, je suis venue à Sciences Po. 

Dans sa bibliothèque, un abécédaire de Tocqueville :

Vous voyez, j'ai la manie de refaire des index à ma sauce. "Enseigner". Page 61, "doute" soulignés. Page 76. "Élite sociale". Voyez page 85. Je m'aperçois que le mot "élite" qui me pose problème d'une certaine manière. Eh bien, c'était déjà dans Tocqueville. Je trouvais qu'à mon goût, la société était arrangée, rangée tout de travers. Il règne dans ce qu'on appelle les classes élevées, celles qui jouissent d'une richesse et d'un loisir héréditaire, une certaine hauteur de sentiments, une distinction de manière qui me plaît et m'attire. Mais l'atmosphère dans laquelle elles vivent, le luxe, l'apparat, l'affectation. Tout cela m'ennuie et me repousse... 

"Je pourrais signer cela" déclare Laurence Bertrand Dorléac, avant d'ajouter :

C'est ce qui fonde notre humanité, nos contradictions. Je fais ce métier pour juguler nos opinions.

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Intervenants
  • Historienne de l’art, chercheure au Centre d’histoire de Sciences Po et professeure d’histoire de l’art à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris.
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