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Sophie dans son cabinet de thérapie psychocorporelle.

Sophie, rescapée du 13 novembre : "Pas question que le Bataclan prenne toute la place dans ma vie"

4 min
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Cinq ans après le Bataclan, Sophie a changé de métier. Elle soigne désormais les autres, avec ses mains. Et ne renonce pas à ses passions aquatiques, entre apnée et nage en eaux glacées.

Sophie dans son cabinet de thérapie psychocorporelle.
Sophie dans son cabinet de thérapie psychocorporelle. Crédits : Manon Loup-Hadamard - Radio France

Sophie, 45 ans, est l’une des centaines de parties civiles au procès dit V13, celui des attentats du Stade de France, du Bataclan et des terrasses. Près de neuf mois d’audience en perspective. Elle a prévu d’aller à certaines audiences, d’en suivre d’autres à distance, grâce à la web radio créée pour l’occasion. Mais elle répète comme un mantra "Pas question que le Bataclan prenne toute la place dans ma vie". Explique ne pas se "penser" comme victime, elle qui a survécu à l’attentat terroriste du 13 novembre 2015. "Victime, je préfère employer le mot au passé, car ce n’est pas un statut permanent. En général, je dis plutôt 'j’étais au Bataclan'." Et d'ajouter : "J’attends ce procès parce que j’ai envie que la justice passe et qu’elle passe bien. Et j’appréhende aussi un peu une instrumentalisation politicienne qui diviserait encore un peu plus la société. Je vais y aller mais pas beaucoup. J’aimerais bien aussi me trouver là debout face à Salah Abdeslam. Je vais me remettre debout une fois de plus, c’est important pour moi."

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"J'ai envie de me tenir debout face à Salah Abdeslam"
Sophie dans la Seine en crue le 27 janvier 2018.
Sophie dans la Seine en crue le 27 janvier 2018. Crédits : Manon Loup-Hadamard - Radio France

"J'ai compris que paniquer, c'était certainement mourir"

Au restaurant bio où elle nous invite à la retrouver sur les bords de Marne, les murs sont tapissés d’un papier peint au bleu profond, semé de poissons rouges et de méduses. Un sourire malicieux anime des yeux noisette sous une frange brune. "Petite, ma grand-mère me disait déjà que j’habitais au bord de l’eau, parce que j’avais facilement la larme à l’œil." L’eau. Toujours. Partout. Et cette passion pour la plongée qui l’a sans doute sauvée dans la fosse du Bataclan où elle avait entraîné l’un de ses meilleurs amis fêter son anniversaire au concert des Eagles of Death Metal. Six ans après l’attentat, le poster du groupe ceint d’une guirlande de flamants roses reste accroché à côté du frigo. Dès les premiers coups de feu, elle se jette à terre, convoque aussitôt ses fondamentaux d’apnée pour contrôler son souffle. Rester au sol sans un mouvement, ni l’ombre d’une respiration. 

J’ai senti que mon corps commençait à paniquer et j’ai compris que paniquer c’était certainement mourir. Je sentais mon rythme cardiaque s’accélérer. J’ai adopté la technique des poumons vides qui fait redescendre très vite le rythme cardiaque. Cela m’a permis de garder une sorte de lucidité sur la situation qui explique que je suis probablement encore là. Que je ne me suis pas relevée au moment où il ne fallait pas se relever. Ils passaient entre nous et le moindre geste, le moindre bruit, un téléphone qui sonnait, une supplication, cela pouvait signifier la balle et l’arrêt de mort. Je ne bougeais pas, j’essayais d’avoir l’air la plus morte possible, grâce cette fois aux apnées "poumons pleins" pour qu’il n’y ait plus la moindre trace de tonus musculaire, qu’on ne me voie plus respirer. J’avais mis la tête sous mon sac à main. L’un des tueurs s’est approché, mes sens étaient décuplés, et je ne voulais pas mourir au sol comme un chien. Cette colère m’a fait me relever au moment où quelqu’un a crié allez-y ils sont en train de recharger. 

Elle court vers l’entrée principale, au milieu d’une vision apocalyptique : "Je voyais les corps autour de moi et je savais que je ne pouvais pas me permettre de trébucher."

Sophie a conservé dans son appartement l'affiche du concert du 13 novembre 2015.
Sophie a conservé dans son appartement l'affiche du concert du 13 novembre 2015. Crédits : Florence Sturm - Radio France

Le récit qu’elle déroule, voix calme et précise, semble parfois appartenir à une autre, comme déchargé d’émotion. Celle qui la gagne pourtant quand elle se rappelle les premiers textos échangés avec son ami, perdu dans la foule, la fosse et la fusillade. "Je suis dehors, vivante." Les siens en retour qui lui font monter les larmes aux yeux : "Blessé… vivant… encore…"

Dans son appartement, accroché à la porte d’entrée, son sac en cuir rose, cadeau de ses amies collègues, ne porte plus aucune trace visible de l’horreur. Elle l’avait placé sur sa tête pour se protéger. Elle a passé des heures à traquer la moindre tâche de sang, "le sang des autres" à l’extérieur comme à l’intérieur pour continuer à le porter. "On ne me le retirera pas, celui-là".

Sophie, 45 ans, souhaite garder l’anonymat pour de multiples raisons. La principale tient à son changement de vie, son nouveau métier. Elle qui soigne désormais avec ses mains mais aussi sa voix, ne veut pas que ses patients puissent la reconnaître, la percevoir comme une victime. D’enseignant chercheur, elle est passée thérapeute. Avec cette capacité d’aller au bout de ces envies. Douce obstinée. Curieuse insatiable.

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L'apnée reste associée à la tragédie du Bataclan

"Aujourd’hui, je vais bien" dit-elle… avec sans doute des petites séquelles. S’autorise une interrogation : "Comment définit-on le fait d’aller bien ? J’ai changé de boulot et j’ai trouvé une voie professionnelle qui me plaît vraiment. Je suis en bonne santé. Pas empêchée de grand-chose par le Bataclan. Je ne suis pas comme certains, encore envahie de pensées récurrentes sur le sujet…". Les cauchemars du début ont disparu, eux qui venaient contrecarrer une apparente bonne santé physique et psychique peu de temps après le drame : "Mon tout premier : je me faisais agresser dans la campagne par Bambi ! Et cela traduisait assez bien le fait que j’étais là dans un endroit pour me faire plaisir, comme dans un conte de fées où l’horreur surgit sans prévenir. Je me réveillais la respiration coupée, avec des douleurs terribles." Sophie s’est effondrée à la cérémonie des Invalides, pleurant des heures toute l’émotion contenue. L’attentat contre Samuel Paty, l’attaque contre Charlie Hebdo durant le procès l’ont aussi renvoyée à l’horreur vécue, deux jours au lit. "Mais j’ai retrouvé, et c’était une volonté de ma part, la vie la plus normale possible. Et je me suis battue contre toutes les peurs, les séquelles que je pouvais avoir." Un an de thérapie. 

Elle continue à travailler pour tenter de dépasser celles qui ont subsisté. L’apnée reste son sport-passion. Elle était en train de passer son monitorat en 2015. Mais cette pratique reste désormais associée à la tragédie du Bataclan, mâtinée de crises d’angoisse. Jamais elle n’a réussi à retrouver la décontraction nécessaire. Sophie a tout de même passé son monitorat en force, "je pleurais dans mon masque en alignant mes 50 mètres, les copains au bord du bassin pour sauter et me sortir si besoin" tout en pestant contre le fonds de garantie qui n’a pas voulu voir chez elle un quelconque préjudice d’agrément. "Je ne désespère pas, je me dis qu’un jour j’y arriverai…" En attendant, elle expérimente d’autres champs des possibles, aquatiques toujours et extrêmes de préférence. 

Je me suis mise à 'l’ice swimming' que l’on pourrait traduire par nage hivernale en français, une discipline sportive assez peu connue, qui consiste à nager, en maillot de bain, pas en combinaison, sinon ce ne serait pas drôle glisse-t-elle… dans une eau entre zéro et cinq degrés. On va s’entraîner dans le canal de l’Ourcq en hiver, quitte à casser dix centimètres de glace.

Entraînement pour les championnats du monde d'ice-swimming au Lac de Montriond le 24 février 2018.
Entraînement pour les championnats du monde d'ice-swimming au Lac de Montriond le 24 février 2018. Crédits : Benoît Maison-Blanche - Radio France

Elle est allée jusqu’aux championnats du monde en Estonie porter les couleurs de la France. Aventurière, le qualificatif la fait sourire, lui fait plaisir peut-être… mais aventurière raisonnée : "Je me suis documentée, j’ai étudié les risques, on a mis en place les conditions de sécurité, réalisé des tests à l’effort car il faut avoir le cœur bien accroché. J’ai rencontré des personnes incroyables grâce à cela et fait des trucs de dingue. Je me suis baignée dans toutes les fontaines de Paris, sachant que c’est interdit mais je suis une militante de la baignade urbaine. Une manière aussi de montrer aux gens que l’eau n’est pas une poubelle où ils peuvent balancer leurs gobelets. Et c’est une manière de manifester que j’ai pu conserver. Là au moins, je n’ai pas peur."

Car elle ne parvient plus à se joindre à de grands rassemblements, elle qui se revendique à la fois féministe et écolo. Elle aurait voulu participer aux marches sur le climat mais le moindre bruit de tir de fumigène, la moindre odeur de poudre au milieu de la foule, génère des états de panique qu’elle peine à contrôler. "Et c’est une grosse frustration pour moi de ne plus pouvoir aller dire haut et fort dans la rue ce que je pense." Mais le grand changement de sa vie "d’après" s’entend à la manière d’une victoire : "J’étais enseignant-chercheur, un métier très reconnu intellectuellement et du jour au lendemain, je me suis formée à plusieurs modes de thérapie psychocorporelles." Au passage, elle balaie le cliché émergeant… "C’était en fait quelque chose qui me trottait dans la tête depuis bien longtemps avant. En 2018, quand j’ai repris le travail, les relations professionnelles étaient très compliquées avec dans ma discipline, liée à l’économie, une utilité sociale qui me paraissait limitée. Et puis des étudiants qui regardent leurs mobiles pendant tout le cours, je n’en pouvais plus. Je me suis sentie aigrie, ce qui a provoqué le changement. Et en l’espace de deux trois mois, cela s’est fait."

D'enseignant-chercheur, elle est passée thérapeute

Avec la rigueur et le perfectionnisme qui la caractérisent, elle crée son cabinet de thérapie psychocorporelle. "Et maintenant, lâche-t-elle dans un souffle de relâchement, c’est mon métier. La séance possède son propre temps, je travaille avec mon corps, ma voix, ma main avec des gens qui savent pourquoi ils sont là et ne sont pas en train de regarder leur smartphone. Il y a bien sûr l’idée de les aider, mais surtout celle d’être bien, d’être moi. D’une certaine manière, le Bataclan m’a obligée à le faire. J’ai développé mon toucher, je me suis rendu compte que je savais faire des choses avec mes doigts. Je retrouve tout ce lien avec les émotions, les endroits du corps où elles se sont bloquées. Parfois, je sens beaucoup mieux les choses avec mes mains qu’avec mon cerveau et je suis capable de dénouer des choses autrement. Mais c’est un vrai bonheur, presque comme je travaillais sur moi aussi. Je suis dans mes mains et plus dans ma tête."

À la question qui vient : "Pensez-vous que vous auriez mené cette reconversion sans le Bataclan ?", Sophie formule la réponse sans retenue.

"Pas sûr. Je ne suis pas sûre que j’aie trouvé le courage d’entreprendre quelque chose d’aussi fou si je n’étais pas passée par ça. Je me dis que j’ai eu le courage de faire bien plus dur là-bas, me relever devant une kalachnikov. Tout le travail que j’ai entrepris derrière m’a donné une confiance en moi, que ce soit le travail classique engagé avec ma psy ou l’ice swimming, j’en ai eu besoin pour me sentir vivante." Au mur, au-dessus de son grand canapé, bleu, évidemment, Jane Russel en maillot rouge est aux prises avec un requin. Elle rit. "J’ai de nouveau sauté dans la piscine !" Vivante. Tellement vivante.

'Portrait d'une jeune femme givrée'
'Portrait d'une jeune femme givrée' Crédits : Par Laurent Farges - Radio France

Avec la collaboration d'Éric Chaverou

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