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Depuis 800 ans, les gargouilles de Notre-Dame veillent sur Paris

Notre-Dame de Paris : éternelle et changeante

59 min
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Au cœur intime de la capitale, au centre-même de la nation, Notre-Dame n’est pas seulement le premier des monuments religieux, elle est un témoin de l'histoire de France depuis le XIIIe siècle. Son histoire est faite tout à la fois de permanences et de ruptures, de continuité et de résurgences.

Depuis 800 ans, les gargouilles de Notre-Dame veillent sur Paris
Depuis 800 ans, les gargouilles de Notre-Dame veillent sur Paris Crédits : Getty

Elle est l'église de la nation, la résidente gothique de l'île de la Cité, la compagne millénaire des habitants et des visiteurs de la capitale. Enjeu de querelles autant qu’un lieu de rassemblement et un symbole d’unité, Notre-Dame de Paris appartient à Napoléon, à Victor Hugo, à Viollet-le-Duc et à nous tous aussi. L'historienne Claude Gauvard, professeure émérite à la Sorbonne et médiéviste, revient pour nous sur la longue histoire de cette cathédrale qui a traversé les siècles :

Notre-Dame, c’est un coup de cœur. Quand on est médiéviste et qu’on la regarde en détail, on se dit qu’il y a plus beau – je parle des cathédrales gothiques. Mais l’ensemble, là, est vraiment inégalable. Alors bien sûr, c’est très différent de l’époque du Moyen Âge : à l’époque le parvis était minuscule, Notre-Dame était enserrée dans les maisons ; aujourd'hui nous avons une vue dégagée sur la façade et un parvis beaucoup plus grand et, du côté du choeur, cette vue absolument superbe avec ses arcs-boutants dégagés, qui nous permettent de bien la saisir et de l’aimer. C’est pour moi la cathédrale la plus achevée de France.

Mais l'histoire de Notre-Dame n'a rien d'un long fleuve tranquille, c'est au contraire une aventure tumultueuse, et ce dès sa fondation en 1163. Car la cathédrale s'est bâtie sur les vestiges d'une ancienne basilique, comme l'explique Claude Gauvard :

Il y avait à l’emplacement de Notre-Dame une basilique qui datait du IIe ou du IIIe siècle, et qui avait toutes les vertus d’un très grand bâtiment, particulièrement bien orné de marbres, de mosaïques, que les archéologues ont retrouvé à la fin du XXe siècle. Les évêques de la première moitié du XIIe siècle avaient d'abord tenté de restaurer cette basilique, en édifiant un portail – l’actuel portail Sainte-Anne, qui s’appelait alors le portail Notre-Dame, et qui a été démonté puis remonté au moment de la construction de la cathédrale. Nous avons donc là un vestige de la basilique rénovée.

Notre-Dame est faite de bois flotté. Les matériaux sont arrivés par la Seine et le bois venait des forêts, probablement de l’Yonne, qui avaient des fûts assez grands pour permettre cette construction. Ce n’est pas évident : on sait par exemple que l’abbé Suger, pour la basilique de Saint-Denis, a parcouru les forêts du domaine de l’abbaye en long et en large pour trouver des fûts suffisamment hauts. Cela a été la même chose à Notre-Dame : l’évêque a certainement été lui-même voir quels fûts il fallait abattre. 

Dans un premier temps, la cathédrale est moins destinée au peuple qu'aux clercs qui affluent vers Paris, alors en pleine poussée démographique et en pleine effervescence intellectuelle, pour y recevoir une éducation académique et religieuse :

L'université de Paris n'existe pas encore - les premiers statuts de Robert de Courçon datent de 1215 - mais ces jeunes arrivent par milliers pour suivre des études, et il leur faut un enseignement. L'école de Notre-Dame leur enseigne donc le dogme et les arts libéraux, le trivium (la grammaire, la rhétorique et la dialectique) et le quadrivium (l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique). Ces arts libéraux sont le B.A-BA de la formation, ils correspondent grosso modo à ce que serait notre enseignement secondaire actuel.

Puis, progressivement, Notre-Dame s'ouvre aux fidèles, aux mœurs plus ou moins conformes aux préceptes de l'Église...

Les fidèles commencent à entrer dans la cathédrale au cours du XIIIe et du XIVe siècle pour assister aux prêches, et des chapelles sont construites sur les bas-côtés, payées par des corporations et confréries parisiennes comme celle des cordonniers. Ces chapelles sont la marque dans la pierre de l’emprise que les fidèles ont désormais sur la cathédrale : c’est une forme d’approfondissement, de vulgarisation du sentiment religieux.

Les prostituées sont familières de Notre-Dame, d’abord parce que de temps en temps, elles pénètrent dans le pré-carré des chanoines – ce qui bien entendu est rigoureusement interdit. Le problème a été : les prostituées ont-elles le droit de donner de l’argent pour construire la cathédrale ? Peut-on accepter l’argent du péché ? C’est une grande question du XIIe siècle à Paris. Les prostituées sont alors tout proche de l’Île de la Cité et viennent volontiers se confesser à Notre-Dame. Il y a une différence de mentalité : à Chartres par exemple, il y a des vitraux payés par les prostituées, qui mettent en quelque sorte la prostitution en visibilité. À Notre-Dame, c’est plus rigoriste.

Notre-Dame, c'est aussi un chantier permanent, et on ne peut pas raconter son histoire sans évoquer Viollet-le-Duc, le célèbre architecte qui a entrepris de restaurer le monument en 1843. Claude Gauvard raconte :

Son but était de restaurer à l’identique, à un point tel qu’il avait même restauré la première mouture de l’architecture de Notre-Dame voulue par Maurice de Sully en restaurant les occulies, ces fenêtres intermédiaires qui subsistent pour certaines dans le transept nord. Cela a été abandonné, probablement pour des raisons de coûts. En dehors de cela, il a essayé de rationaliser la cathédrale en respectant le style gothique.

On doit à Viollet-le-Duc la flèche qui a remplacé celle qui s’était écroulée en 1792, pas du tout à cause des révolutionnaires, mais parce qu’elle était en ruines. Les révolutionnaires, eux, ont décapité et déboulonné les statues des rois de la Bible sur la façade, qu’ils croyaient être les rois de France. On a d’ailleurs retrouvé ces rois il y a quelques années, enterrés à la Chaussée d’Antin. Ils sont désormais visibles au Musée de Cluny. Il y a donc un travail de sape de la part de la Révolution, c’est incontestable, mais ce travail de sape est aussi celui du temps. Tout était démoli : les pinacles, les décorations taillées dans la pierre et dans la dentelle de pierre… 

Mais qu'on ne s'inquiète pas pour la survie de la vieille dame, qui en a vu d'autres :

La Notre-Dame du premier tiers du XIXe siècle était vraiment très abîmée. Elle l’avait déjà été au XVIIIe siècle, qui avait osé couper la scène du jugement dernier qui orne le portail central de la façade pour pouvoir faire passer le dais royal, qui ne serait pas passé sinon, et qui avait aussi défiguré la partie médiévale de la cathédrale – mais cela me gêne moins, car un monument doit bouger, un monument doit vivre. Ce qui est plus gênant, c’est d’avoir tranché dans ces statues gothiques qui étaient décriées par le "rationalisme" de la période classique.

Intervenants
  • historienne médiéviste, professeur émérite à l'Université Paris 1
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