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Laboratoire Julie Fortier

Sécrétions indiscrètes

59 min
À retrouver dans l'émission

Au commencement, un choc olfactif étourdissant produit par un parfum, qui évoque les sécrétions humaines. Entre attraction et répulsion, à son contact les contraires se succèdent : chaud et froid, animal et minéral, sensuel et abstrait.

Laboratoire Julie Fortier
Laboratoire Julie Fortier Crédits : Julie Fortier

D'Aurélie Djian et Christine Robert

Au commencement, un parfum, étrange et pénétrant, au nom provocant : Sécrétions magnifiques. Créé par le parfumeur Antoine Lie pour la maison État Libre d’Orange, ce parfum embrasse dans son sillage les 4 S des sécrétions humaines : salive, sang, sueur, sperme – auxquelles on a envie d’ajouter les larmes et la cyprine. L’effet olfactif de cette fragrance est saisissant (et ce n’est pas un hasard si je l’ai sentie pour la première fois portée par une artiste, tant ce parfum constitue à mon sens un geste d’art contemporain) : des notes iodées (salées), métalliques, laiteuses, musquées (animales voire fécales) créent une sensation de l’ordre de la fascination (simultanément attraction et répulsion). À son contact, les contraires se succèdent : chaud et froid, animal et minéral, sensuel et abstrait. On pense à l’huître et au silex aussi bien qu’à des peaux surchauffées après l’étreinte. Sécrétions magnifiques possède le secret d’un parfum réussi : une odeur complexe qui dépasse et sublime l’alliance des matières premières, une composition vivante qui évolue sur la peau, dont on peine à percer le mystère, à laquelle on revient inlassablement – le secret d’une étrange addiction.

Détails de l'installation La Chasse
Détails de l'installation La Chasse Crédits : Aurélien Mole

Au commencement, donc, un choc olfactif étourdissant qui met la mémoire en mouvement et sa meute d’images obsédantes. Parce que l’odorat est sans doute le sens le plus animal et le plus archaïque, il a ce pouvoir magique d’ouvrir en un instant la mémoire et l’imaginaire et produit des sensations de matières spéciales qui s’impriment de manière définitive et durable. Ce pouvoir magique des odeurs me fait penser au roman libertin de Diderot, Les Bijoux indiscrets. C’est l’histoire d’un sultan qui s’ennuie. Négligeant sa favorite. Curieux des extravagances sexuelles de sa cour. Son bon génie lui offre alors un anneau très spécial qui donne à entendre les secrets les plus inavouables : les sexes féminins, appelés bijoux dans la langue libertine de Diderot, se mettent à parler.

Atelier à la Cité des Arts
Atelier à la Cité des Arts Crédits : Marie-Luce Nadal

D’où l’idée de Sécrétions indiscrètes : parler librement de choses sales souvent passées sous silence. Annie Ernaux évoque à ce propos « la grande mémoire de la honte » couramment associée aux sécrétions qui maculent les corps, tâchent les draps et les vêtements et impressionnent parfois toute une vie. Que révèlent les sécrétions des pulsions privées qui animent les êtres ? Que trahissent les bonnes et les mauvaises odeurs ? Qu’est-ce qu’un parfum propre et un parfum sale ? Qu’est-ce qui distingue un parfum d’une odeur ? Qu’est-ce qu’un parfum animal ? Les parfums parlent-ils seulement à nos esprits animaux ? Que disent-ils de nos âmes ? Autant de questions au programme de cette rêverie radiophonique volontiers régressive qui se propose d’enquêter joyeusement sur les sécrétions, parfums sales et autres mauvaises odeurs comme une nouvelle théorie des humeurs, aussi précise que fantaisiste, sous forme de cartographie sonore ou encore une météo olfactive à travers des portraits sensibles, des anecdotes signifiantes et des récits d’expériences. Gros plans sonores sur des matières inhabituelles, énormités et outrances langagières, descriptions d’odeurs, souvenirs d’enfance et souvenirs d’érotisme, autant de pistes pour approcher de manière tantôt prosaïque tantôt poétique et artistique les Sécrétions indiscrètes.

Performance Faire pleurer les nuages, Marie-Luce Nadal tirant à l'arbalète dans le jardin de la Cité des Arts (Montmartre)
Performance Faire pleurer les nuages, Marie-Luce Nadal tirant à l'arbalète dans le jardin de la Cité des Arts (Montmartre) Crédits : DR

Avec les voix de :

Antoine Lie, parfumeur et auteur du parfum Sécrétions magnifiques.

Marie-Luce Nadal, plasticienne qui porte le parfum Sécrétions magnifiques, dont les recherches s’intéressent aux dynamiques, aux flux et aux fluides.

Julie C. Fortier, artiste, qui a suivi une formation de Nez, développe une recherche expérimentale autour des odeurs et des arômes, dans des performances et installations olfactives.

Camille Emmanuelle, journaliste spécialisée sur les questions de sexualité, auteur de Sang tabou, La Musardine, 2017.

Santiago Amigorena, écrivain, auteur du roman Les Premières fois, P.O.L, 2016.

et les poèmes d’Eugène Savitzkaya, auteur du recueil À la cyprine, Minuit, 2015.

Pluie acide, installation
Pluie acide, installation Crédits : Marie-Luce Nadal

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