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Le rire de Descartes

59 min
À retrouver dans l'émission

Rediffusion du 15/11/2013

Nous vous convions avec notre invité à un bel exercice de l’histoire de la pensée à laquelle participe le legs qui nous a été transmis par la langue arabe, à côté de ce qui nourrit l’acte de philosopher à partir des Grecs, des Latins et des modernes.

Descartes associe le rire à l’admiration comme processus physiologico-psychologique. Or, l’historien Quentin Skinnerrepère cet infléchissement de la théorie du rire à travers l’utilisation du concept d’admiration (admiratio, dans le sens de l’émerveillement). Et il attribue l’introduction de ce concept dans le débat sur le rire au médecin Girolamo Fracastoro dans son De sympathia (1546).

De fait, l’association du rire et de l’admiration n’est pas grecque. Chez les Grecs, le concept d’admiration est à associer au début de la philosophie qui commence par l’émerveillement (voir Socrate dans Théétète et Aristote dans le premier livre de la Métaphysique ). Mais il se trouve que l’association du rire et de l’admiration est énoncée par un médecin de Kairouan ayant vécu au IXe siècle voici ce qu’écrit Ishâq ibn ‘Imrân dans son traité De la Mélancolie :

« Nous disons que, par définition, le rire est l’admiration (ta’ajjub) de l’âme devant quelque chose dont la compréhension lui échappe. »

Comment cette référence a-t-elle pu parvenir à Descartes et aux modernes ? Ils ont d’abord pu la lire dans la traduction latine du traité d’Ibn ‘Imrân ( XIe s.) par Constantin l’Africain. Ou, mieux, ils ont pu la connaître telle qu’elle fut répercutée par Avicenne (XIe s.) dans son De Anima où il écrit :

« Parmi les propriétés de l’homme, il y a que lorsqu’il appréhende des choses rares, il s’ensuit une passion nommée admiration (ta’ajjub), d’où s’ensuit le rire ».

Cette phrase est ainsi traduite en latin : « De proprietatibus autem hominis est ut, cum apprehenderit aliquid quod rarissimum est, sequitur passio quae vocatur admiratio, quam sequitur risus. »

Dès lors, s’établit une filiation historique plausible d’Ibn ‘Imrân à Descartes via le savoir scolastique qui a intégré Avicenne dans son sens commun.

Mais, ce qui est encore plus passionnant, c’est l’analogie (qui excède toute enquête de filiation) entre le système ontologique de Descartes et celui construit par un théologien de Bagdad du Xe siècle, Abû Hâshim al-Jubbâ’i, lui aussi inspiré par le traité d’Ibn Ishâq, une génération après sa composition. Chez l’un comme chez l’autre penseur, la question du rire associé à l’admiration s’inscrit au sein d’une hiérarchie des passions qui se déploie d’une manière modale...

Bibliographie

Marwân Rashed, Sur quelques théories philosophiques du rire, d’Aristote à Descartes, (conférence inédite)

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