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Synagogues en terre d’islam (le cas de la Tunisie)

48 min
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Nous sommes impressionnés par l’enquête menée par nos deux invités sur les synagogues dans une terre d’islam, la Tunisie. Nous constatons d’abord l’immense densité de ces oratoires qui se trouvent dans le moindre bourg du pays. Là où il y avait des Juifs, des oratoires ont été fondés. Cela va de Tunis (où l’on comptait, en 1952, 15 synagogues et pas moins de 67 oratoires privés reconnus) à Djerba (où synagogues, oratoires, yeshivas se comptent par dizaines). Et ces fondations sont en lien avec l’histoire de la venue des Juifs qui va de la migration vers Djerba qui fit suite à la destruction du premier Temple de Salomon par Nabuchodonosor à l’arrivée de Juifs italiens au début du XXe siècle, à Mateur, au nord du pays, dans le sillage de la politique de colonisation et de peuplement destinée à restaurer le grenier céréalier des plaines et plateaux septentrionaux. Ces synagogues témoignent de l’intégration de la judéité dans la culture locale. Elles étaient appelées Sla’, mot hébreu qui consonne avec l’arabe salât, prononcé slât dans le dialecte local, les deux mots voulant dire « prière ». Et cette adaptation se manifeste aussi à travers les signes et les formes architecturaux comme en témoignait la grande synagogue de la Hara (quartier juif) de Tunis (détruite en 1961), intra muros, notamment à travers ses chapiteaux hafsides qui énonceraient l’indice d’une datation de fondation remontant au XVe siècle. De même pour ce qui concerne la synagogue de Moknine dont les chapiteaux se conforment au modèle mouradite, les mêmes que ceux qui ornent la mosquée du Sâhib à Kairouan, laquelle date du XVIIe siècle. Ou encore la synagogue de Testour dont les matériaux et la technique de construction sont les mêmes que ceux des édifices musulmans attestant leur origine morisque du XVIIe siècle. En outre plusieurs synagogues de milieu oasien et méridional procèdent de l’architecture vernaculaire, cette architecture sans architecte veillée par l’adresse du ma’allim, le maître maçon. De plus certaines synagogues se trouvent parfaitement intégrées à la trame urbaine et parfois elles sont au voisinage de mosquées ou d’autres fondations saintes islamiques. Parfois même, la synagogue abrite dans son entrée le catafalque destiné à servir de mémorial à un des saints prestigieux de l’islam, comme c’est le cas pour la synagogue du Kef. Toutefois, ces synagogues traditionnelles se conforment à la discrétion que réclame le statut de dhimmitude. C’est la raison pour laquelle il faut descendre des marches pour accéder au terre-plein de l’aire sacrée afin que le volume soit conquis sans que la hauteur du bâti ait à se manifester. Il faut dire que les principes urbanistiques des médinas ont servi cette contrainte discrète : c’est pour cela que souvent les synagogues se trouvaient dans des impasses. Et l’architecture introvertie arabe, sans façade, a été mise à contribution. Avec l’époque coloniale et le processus de modernisation, la synagogue fut plus apparente, plus manifeste. Même au sein de la médina est apparue la façade avec étoile de David et calligraphie hébraïque comme le manifeste la rénovation de la grande synagogue en 1912. Et c’est cette présence ostentatoire qui s’exhibera dans le centre urbain européen comme à Tunis, Bizerte ou Sfax, notamment. Cet extraordinaire patrimoine est ruiné. Mais nombre de ces synagogues méritent d’être restaurées. Comment faire pour intégrer ce legs du passé au patrimoine national ? Comment dépasser la conjoncture actuelle pour qu’une telle inscription soit reconnue par la conscience collective ? C’est là un des enjeux dans lequel se repère la modernité du pays qui a à reconnaître la diversité qui l’a historiquement composé. Et de l’importance de la composante juive témoigne la dense présence des synagogues, qu’elles soient à l’état de ruine ou de vestige ou dans leur éclat entretenu (comme la grande synagogue de Tunis conçue en 1937 par Victor Valensi comme la Ghriba à Djerba de fondation antique).

Bibliographie

Colette Bismuth-Jarrassé & Dominique Jarrassé, Synagogues de Tunisie, monuments d’une histoire et d’une identité, Editions esthétiques du divers, 2010

Jacques Revault, La Grande Synagogue de la Hara de Tunis - Les Cahiers de Tunisie, n°41-42/XI, pp.5-35, 1963

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