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Les paradoxes du nietzschéisme de gauche

40 min
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Le nietzschéisme français a connu plusieurs incarnations. II y a eu le nietzschéisme gidien, dans les années 10 et 20, esthète et, bien sur « immoraliste » ; il y a eu ensuite une tendance plus sévère et tragique, avec le « Collège de sociologie », « foyer d'énergie », au centre duquel rayonnait Georges Bataille. Il y a eu un nietzschéisme fasciste, mêlant socialisme sorélien, culte de « l'énergie » et rêves de domination continentale... Un nietzschéisme camusien. Mais le dernier grand moment nietzschéen remonte aux années 60 et 70, et il fut dominé par Michel Foucault. Je passe pour le moment par indulgence sur le cas le plus récent, celui de l'athéologue Michel Onfray, sur lequel on va sans doute s'attarder dans quelques minutes. Comment semblable lignée d'hommes se réclamant généralement de la gauche - et aux talents divers - a pu se réclamer d'un penseur qui n'a jamais caché le mépris que lui inspirait la démocratie, démocratie en laquelle il voyait la revanche de la plèbe sur les aristocraties naturelles ? Un philosophe qui a poussé l'apologie de la hiérarchie et de la domination jusqu'à avoir proclamé l'esclavage « condition de toute civilisation supérieure » (Par delà le bien et le mal 239) ? Telle est la question que pose aujourd'hui un jeune philosophe marxiste, Aymeric Monville, auquel nous sommes redevables d'une réédition partielle de l'oeuvre introuvable de Lukacs, « la destruction de la raison ». Il faut bien dire que cette question : comment des hommes de gauche peuvent-ils « penser avec Nietzsche », elle avait déjà été posée, et en particulier, en 1991, par un collectif de philosophes, emmené par le duopole Luc Ferry-Alain Renaut. Cela s'appelait « Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens. » Mais pour vous, Aymeric Monville, il s'agissait là d'un anti-nietzschéisme bien-pensant, fruit d'une alliance « d'un droite bégueule et d'une gauche bigote ». Votre anti-nietzschéisme à vous est d'obédience marxiste, d'un marxisme orthodoxe. Et vous avez tendance à ne voir dans Nietzsche que l'ombre portée des mouvements politiques qui se sont réclamé du philosophe allemand, plusieurs décennies après sa mort. Or, comme l'a écrit Philippe Raynaud, : « si Nietzsche occupe dans l'histoire de la philosophie politique une place singulière, elle vient du caractère extrêmement divers, et parfois franchement désastreux, de sa postérité. » Mussolini surtout, mais aussi Hitler, s'en sont réclamé. A quoi, je vous opposerais personnellement que si le marxisme a été transformé en religion d'Etat par Staline, l'un des plus grands massacreurs de l'histoire moderne, cela n'entraîne pas l'invalidation du marxisme en tant que philosophie. Un penseur est-il responsable de l'usage qu'on peut éventuellement faire de sa pensée ? On voit qu'au-delà même du cas Nietzsche, nous entendons aborder de bien graves questions...

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