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Philippe Jaccottet à Zurich (Suisse) en 2008

Philippe Jaccottet : "La certitude est la chose au monde qui m’est la plus étrangère"

34 min
À retrouver dans l'émission

Considérant la parole comme une activité incertaine et illusoire, Philippe Jaccottet se refusait à commenter son travail. En 2001, le poète qui reconnaissait même que l’exercice lui devenait de plus en plus difficile avec le temps, avait néanmoins accordé un entretien à Alain Veinstein.

Philippe Jaccottet à Zurich (Suisse) en 2008
Philippe Jaccottet à Zurich (Suisse) en 2008 Crédits : AYSE YAVAS - Maxppp

Ce n’est pas tous les jours qu’un poète vivant est accueilli dans la Pléiade. A l’occasion de l’entrée de ses œuvres dans la Bibliothèque de la Pléiade, dans une édition établie par Josée-Flore Tappy, Alain Veinstein s’entretient avec le poète Philippe Jaccottet

Plus les années passent, plus la prolifération des commentaires et des paroles, comme celle des images, m’effraie et par conséquent renforce mon désir de silence.                                  
Philippe Jaccottet

Cette méfiance vis-à-vis de la parole, du commentaire, ce désir de silence, si Philippe Jaccottet confie qu'ils se sont exacerbés en lui au fil des années, le poète les a ressentis très jeune. En 1956, alors qu'il n'a que 31 ans et que le Prix Rambert vient de lui être décerné pour son recueil de sonnets rimés L'Effraie, le jeune poète déclare dans son discours de remerciement "Comment ne pas être hésitant lorsque l’on a conscience avec acuité de l’incertitude extrême et de la ridicule fragilité des seules choses que l’on ait à dire ?"

Au micro d'Alain Veinstein, Philippe Jaccottet s'exprime longuement sur sa relation au doute, envisagé comme un moteur, un détonateur de son écriture poétique. Reprenant une phrase de la philosophe Simone Weil qui affirmait que "les biens les plus importants ne doivent pas être recherchés mais attendus", le poète la complète ainsi : "Même pas attendus : il faudrait qu’ils vous viennent en pensant à autre chose." Une démarche d'ouverture et de lucidité sur le monde dont Philippe Jaccottet trouvait la source dans la philosophie taoïste :

Philippe Jaccottet : Il y a peut-être un peu de taoïsme dans ma démarche. Il est dans ma nature de me laisser imprégner d’une certaine passivité d’écoute et d’accueil du monde extérieur, sans un trop grand contrôle de la raison. Mon rapport à la poésie, je pourrai le comparer à quelqu’un qui se laisse aller dans un bateau sur une rivière, au fil du courant, mais qui a quand même une rame pour se diriger. Les poèmes les plus lumineux comme ceux de "Airs" ou quelques notes qui figurent dans "La Semaison" sont ceux qui m’ont été le plus aisément donnés. Ils sont sortis de ma tête quasi sans retouche. Là où j’ai beaucoup travaillé, c’était rarement satisfaisant. 

Dans sa poésie comme dans sa vie, Philippe Jaccottet aspire à une forme d'immédiateté dans son rapport au monde. Une immédiateté qu'il place à la source de sa création et qu'il avoue, au cours de cet entretien, sentir menacée par la prolifération des commentaires et des images qui est la marque de nos sociétés contemporaines :

Philippe Jaccottet : Je n’ai pas le droit de me faire passer pour un visionnaire ni de jouer les Cassandre parce que je n’ai pas du monde une vue assez profonde ni assez précise. Mais j’ai le sentiment très fort que quelque chose d’un rapport immédiat au monde se perd de plus en plus dans la prolifération des images. De même que les espaces naturels sont de plus en plus balisés, expliqués, menaçant l’immédiateté et la fraîcheur de notre rapport à la nature, de même pour l’expérience poétique telle que je l’entends, j’ai parfois l’impression d’être le survivant d’un autre monde.

Toute l’activité poétique se voue à concilier, ou du moins à rapprocher la limite et l’illimité, le clair et l’obscur, le souffle et la forme. C’est pourquoi le poème nous ramène à notre centre, à notre souci central, à une question métaphysique. Le souffle pousse, monte, s’épanouit, disparaît ; il nous anime et nous échappe ; nous essayons de le saisir sans l’étouffer. Nous inventons à cet effet un langage où se combinent la rigueur et le vague, où la mesure n’empêche pas le mouvement de se poursuivre, mais le montre, donc ne le laisse pas entièrement se perdre. Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l’illimité deviennent visibles en même temps, c’est à dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne disent pas tout, qu’elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu’elles laissent à l’insaisissable sa part.    
Philippe Jaccottet, La Semaison, Gallimard, 1960

Agé de 75 ans au moment de cet entretien, Philippe Jaccottet se confiait également sur son rapport à la vieillesse et à la mort :

Philippe Jaccottet : Le heurt avec la mort, qui a toujours été présent dans mes livres, est devenu plus dur que jamais. Et par contre coup, les éclaircies, les "illuminations", qui me sont données encore dans ma vie de tous les jours, prennent plus de relief. Les deux choses sont côte à côte, pas du tout accordées ni maîtrisées, ce qui provoque en moi un désarroi plus grand que jamais. Dans mon discours de réception pour un prix allemand récemment, j’ai dit, même si l’atmosphère chaleureuse de ce prix me touchait beaucoup, "il n’y a pas de quoi pavoiser". Et en effet, je pense qu’il n’y a pas de quoi pavoiser. Tout ce que nous sommes amenés à affronter concernant le sens de la vie, et dans mon cas plus durement, fait que je perds le peu de maîtrise que j’aurais pu avoir de ces choses-là. Ce qui rend la parole plus difficile, parce que quand on n’a rien de très rayonnant ni de très vigoureux à dire, alors dans ce cas, le doute est très profond.

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