LE DIRECT

Les petites phrases en politique

4 min
À retrouver dans l'émission

Lundi, c'est un débat inédit à la télévision sous la Vème République. Un débat à 5 avant le 1er tour de la Présidentielle. Un débat parsemé de petites phrases. En linguistique, on appelle ça des surassertions.

On a souvent l’impression que la politique est désormais l’affaire de postures et de petites phrases, que le bon mot l’a emporté sur le sens, que dans une société du zapping et de l’éphémère mieux vaut être fréquent que pertinent.

Avons-nous aujourd’hui plus de petites phrases qu’hier ? Répondons sans détour à cette première interrogation. La réponse est oui. J’ai passé 5 années à étudier les discours de meeting pour l’élection présidentielle française et j'ai pu observer la fréquence grandissante de ce type d’énoncés, des énoncés brefs, toniques, frappants par le style et leur concision et surtout… préparés à l’avance. Ces énoncés que l’on appelle des petites phrases émaillent désormais tout propos politique destiné à être médiatisé.

Mais qu’est ce qui caractérise une petite phrase d’un point de vue formel, d’un point de vue scientifique ?

En fait, d’un point de vue social et langagier les petites phrases sont un objet tout à fait sérieux, car elles peuvent résolument marquer les esprits, les carrières et donc la vie politique. Pensons par exemple à « Vous n’avez pas le monopole du cœur » de Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand lors du débat d’entre deux tours de 1974. Ou plus récemment aux « pains aux chocolat » qui collent désespérément à la peau de Jean-François Copé suite à sa phrase sur « les petits Français qui ne pouvaient pas les manger librement pendant le Ramadan ». En France, les petites phrases ont été posées pour la première fois en objet d’étude en 2011 par Caroline Ollivier-Yaniv et Alice Krieg- Planque dans un numéro passionnant de la revue Communication & Langage. En analyse du discours ces énoncés portent un nom : on les appelle des surrassertions, du nom que leur a donné Dominique Maingeneau dans un livre qui s’appelle Les phrases sans texte.

Et ce qui caractérise avant tout les petites phrases, ces surrassertions donc, c’est le fait qu’elles soient pensées et construites pour être détachables des textes auxquelles elles appartiennent initialement, sans que cela ne fasse perdre leur sens. On pense par exemple à « Mon adversaire, c’est la finance » de François Hollande lors du meeting du Bourget en 2012. Cette phrase a circulé et circulé encore, jusqu’à devenir l’un des énoncés emblématiques de cette campagne. La petite phrase a réussi : elle a fait le buzz.

Mais finalement comment comprendre cette profusion de petites phrases, de surrassertions ?

En fait, l’émergence des petites phrases, est à mettre en rapport avec la modernité médiatique. Live tweets, bandeau des chaines d’information en continu, accroches journalistiques : le traitement médiatique de la parole politique privilégie de plus en plus les formats concis et autoporteurs. C’est ce qu’on appelle l’aphorisation de la parole politique. En fait, les politiques parlent de plus en plus souvent en petites phrases parce qu’ils et elles anticipent les conditions de la reprise et de la mise en circulation dans l’espace public des énoncés produits, parce qu’ils et elles se conforment aux attendus médiatiques pour faire de leur parole non pas un prêt-à-porter mais un prêt-à-rapporter.

Bibliographie

Dominique Maingueneau - Les phrases sans texte

Les phrases sans texteArmand Colin, 2012

Intervenants
L'équipe
Journaliste
Avec la collaboration de
À venir dans ... secondes ...par......