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Que disent d'Emmanuel Macron ses formulations préférées ?

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"Et en même temps...", "pardonnez-moi de vous dire" : que signifient ces phrases souvent répétées dans le discours du candidat d'En Marche ? Explications de Raphaël Haddad, docteur en communication et spécialiste du langage.

Emmanuel Macron est l'homme-surprise de cette présidentielle : inconnu il y a encore trois ans, son discours est maintenant familier aux Français, jusque dans ses tics de langage. De même que François Hollande s'était distingué en 2012 par son goût de l'anaphore ("Moi, Président de la République." par exemple. Et bien Emmanuel Macron affectionne particulièrement certaines formulations. Qu'est-ce que cela dit du macronisme, Raphaël Haddad ?

On a beaucoup dit ces derniers jours que la phrase qui caractérisait Emmanuel Macron c’était « et en même temps ». Et c’est vrai. Celui qui fait la course en tête dans les sondages est favorable à une intervention militaire en Syrie « et en même temps » refuse le départ immédiat de Bachar el Assad. Il invite à renforcer nos frontières « et en même temps » à répondre pleinement de notre devoir d’accueil. Il veut multiplier les investissements d’avenir « et en même temps » faire preuve de sérieux budgétaire. Certains verront dans cette formulation emblématique le signe d’un flou savamment entretenu pour ménager une hétéroclite coalition. D’autres y décèleront une volonté de donner à penser la complexité du réel, qui ne se gouverne pas avec des dogmes, ni avec des principes purs et intangibles. Mais en réalité, le discours macroniste va beaucoup plus loin que ce simple tic de langage.

C'est-à-dire ?

En fait, ce qui caractérise la rhétorique d’Emmanuel Macron, c’est sa dimension fondamentalement institutionnelle. Beaucoup de travaux consacrés aux discours institutionnels, – je pense en particulier à ceux de Mary Douglas, de Claire Oger ou de Caroline Ollivier-Yaniv – ont montré que celui-ci se caractérisait par deux choses : d’une part par la très grande stabilité de certaines expressions et d’autre part par l’effacement de la conflictualité.

Or, il me semble que ces deux aspects caractérisent la parole d’Emmanuel Macron. Celle-ci semble à la fois remplie d’expressions toutes faites, qui laissent une nette impression de langue de bois, mais aussi de multiples procédés pour articuler des opinions divergentes. Il a par exemple recours à un ensemble d’opérateurs concessifs, comme le mot « mais » qui revient régulièrement dans sa parole. Il a tendance à mobiliser des figures de l’emphase sur ce qu’il a en partage avec son interlocuteur et des atténuateurs sur ce qui le distingue. Emmanuel Macron n’est par exemple pas d’accord avec vous, mais « complètement d’accord avec vous » ; lui parler ce n’est pas « avoir raison », mais avoir « tout à fait raison ». Et à l’inverse, lorsque monsieur Macron n’est pas d’accord, il utilise ce qu’on appelle des adoucisseurs comme « pardon de devoir vous le dire » par lequel il a démarré à 6 reprises lors de son débat face à Bruno Retailleau dans l’Emission politique. Finalement, le macronisme c’est d’abord une rhétorique du déni ou de la réduction de la conflictualité sociale inhérente à la vie démocratique. C’est d’ailleurs ce qu’il disait en meeting à Pau cette semaine : « nous voulons réconcilier les France ».

En ce sens et contrairement à ce qu’on a pu dire, le discours d’Emmanuel Macron ne diffère pas fondamentalement de celui de François Hollande. Ils relèvent tous deux de ce qu’on appelle le « balancement circonspect » enseigné à l’ENA, mais dans des modalités différentes : là où François Hollande était obsédé par l’idée de faire synthèse, Emmanuel Macron ne s’embarrasse pas d’un tel funambulisme : il énonce tour à tour la thèse, puis l’antithèse.

Le macronisme semble bien fonctionner dans cette campagne, non ?

Le génie et la chance dans une certaine mesure d’Emmanuel Macron c’est d’avoir compris et profité du fait que ce phrasé très institutionnel, très réconciliateur, correspondait parfaitement à une campagne présidentielle, précisément parce que le président est une institution, comme l’ont largement traité Bernard Lacroix et Jacques Lagroye dans les années 80. Pour autant, la rhétorique macroniste ne se prête pas à toutes les situations. Je pense en particulier à celles où les positions sont cristallisées et irréconciliables et où elles s’appuient sur une identité verbale affutée. Les enjeux mémoriels par exemple : on ne peut pas parler à la fois de « crime contre l’humanité » et en même temps « des vertus positives de la colonisation ». De la même manière, parler du « génocide du Rwanda », dont on a rappelé le 23e anniversaire le 7 avril, comme il l’a fait dans un tweet passé inaperçu, indique un point de vue opposé au fait de parler « du génocide des Tutsis du Rwanda ». Sur ce type d’enjeux, pas de compromis possible : il faut choisir ses mots, car ceux-ci indiquent son camp. Emmanuel Macron s’est déjà pris les pieds dans le tapis au sujet de la colonisation et cela se répétera probablement, car ce phrasé qui fait la grande force d’Emmanuel Macron est aussi susceptible de lui porter préjudice sur les sujets sensibles. Reste à savoir si cela se passera avant ou après le 23 avril prochain !

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