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Louis, interprété par Gaspard Ulliel, le protagoniste de "Juste la fin du monde", pièce de Jean-Luc Lagarce adaptée au cinéma par Xavier Dolan en 2016

"Juste la fin du monde" de Jean-Luc Lagarce / La dictée : "L'Ingénu" de Voltaire

58 min
À retrouver dans l'émission

Aujourd'hui, "En français dans le texte" étudie la deuxième partie et l'épilogue de la pièce de théâtre "Juste la fin du monde" du dramaturge Jean-Luc Lagarce. Pour sa dictée, Rachid Santaki proposera un extrait de "L'Ingénu" de Voltaire.

Louis, interprété par Gaspard Ulliel, le protagoniste de "Juste la fin du monde", pièce de Jean-Luc Lagarce adaptée au cinéma par Xavier Dolan en 2016
Louis, interprété par Gaspard Ulliel, le protagoniste de "Juste la fin du monde", pièce de Jean-Luc Lagarce adaptée au cinéma par Xavier Dolan en 2016 Crédits : Shayne Laverdière, courtesy of Sons of Manual - Allociné

Cette émission a déjà été diffusée le 20 février 2021.

En français dans le texte vous propose d’écouter des grands classiques de la littérature française, mais aussi des textes d’histoire ou de philosophie, lus dans la voix de grands comédiens. Des œuvres au programme du baccalauréat, des classes de première ou de terminale, analysées avec le précieux concours des professeurs de l’Éducation nationale.

Aujourd'hui, Juste la fin du monde, pièce de théâtre écrite à Berlin en 1990 par le dramaturge Jean-Luc Lagarce qui, atteint du sida, se savait au seuil de sa vie, comme Louis, le protagoniste de sa pièce.

La parole, berceau de la crise

Une fratrie qui se déchire, c’est l’essence même de la tragédie antique ou classique, que l’on retrouve dans la deuxième partie de la pièce que nous allons écouter puis analyser aujourd’hui. 

Les deux frères, Antoine et Louis, ne s’entretueront pas. Dans ce drame moderne et contemporain, c’est la parole qui est en crise. En définitive, ce n’est pas Louis qui occupera le devant de la scène, dans la deuxième partie de l’œuvre. Lui qui était venu pour annoncer son décès prochain n’accomplira jamais cette tâche. Lagarce se concentre sur le personnage d’Antoine. Sa parole trop longtemps refoulée éclate avec d’autant plus de violence qu’elle n’avait jamais trouvé le moment de s’exprimer. Un parallèle s’esquisse entre ce frère qui parle trop et celui qui ne parle pas assez

Comme si la meilleure façon, pour Lagarce, de se raconter, était justement de passer par la parole d’un autre, par ce jeu de masques et de discours que permet le théâtre.

Dans l’architecture de la pièce, les monologues encadrent généralement les scènes dialoguées. Cette deuxième partie ne fait pas exception. Louis continue ici de jouer son rôle de maître de cérémonie, de narrateur. Un bien étrange narrateur : il avait anticipé son propre échec, avait déjà tout imaginé, et ne cesse de souligner l’écart qui existe entre ses paroles et son ressenti.

La grande scène du départ

Deuxième partie, scène 2, tout est en place. Mais Suzanne va peu à peu faire dégénérer la situation, en essayant de repousser le départ, comme pour conjurer l’inéluctable, comme si elle sentait que derrière ce train à prendre se profilait une autre absence, durable et définitive. 

Si cette scène de départ se prolonge, sur le seuil, c’est que le seuil n’est pas uniquement celui de la maison qu’il faut quitter, mais celui de l’existence. Mais Antoine, le frère, essaie de presser les choses, de souligner la nécessité de ce départ.

La tension s’accroît, on voit se dessiner une opposition très nette entre Antoine et le reste de la famille : « Tu me touches, je te tue ».  La tension devient physique, elle prolonge celle portée par les paroles en même temps qu’elle met Antoine au centre des regards.

Antoine devient alors un nouveau narrateur. Il met en intrigue une autre compréhension des faits passés. Le beau rôle, Louis ne l’a plus : Antoine s’en est saisi, et il ne le lâchera plus jusqu’à la fin du drame.

Du dénouement à la dissolution

Deuxième partie, scène 3, Antoine s’adresse à Louis dans une tirade. Le déséquilibre est colossal dans la répartition des répliques, comme pour mieux souligner le désir irrépressible de parler qui anime Antoine. Les femmes, Suzanne, la Mère et Catherine, adoptent une posture qui est celle du chœur antique, voire celle du public.

Là où la fonction lyrique implique l’expression du moi, elle se fait, chez Lagarce, comme expression du « toi ». De ce détour de la parole, nous en arrivons alors au paradoxe de cette fin. Loin de fonctionner comme un dénouement, elle apparaît comme une dissolution, celle de Louis. La tirade d’Antoine devient comme une oraison funèbre cruelle et ironique, parce que celui qui la prononce ignore justement qu’il s’agit d’un discours d’adieux, et qu’il en fait un réquisitoire.

Épilogue, d'un frontispice à l’autre

Peu importe que ce souvenir soit réel, il ne s’agit pas pour Lagarce de faire son autobiographie mais de livrer, au terme d’un drame marqué par les paradoxes et l’incertitude, un souvenir qui devient l’image, presque l’allégorie de sa pièce : un homme seul, suspendu entre ciel et terre, pourrait crier de bonheur mais il ne le fera pas. Tel est le drame de Lagarce.

Analyse préparée par Matthieu Protin, professeur de théâtre au lycée Jaurès de Montreuil.

>>> Lien vers la page Eduscol du site du Ministère de l'Éducation, des Sports et de la Recherche. Vous pourrez y trouver les analyses littéraire et grammaticale complètes.

La Dictée de Rachid Santaki

Ah ! la dictée, c'est un défi qu'on se lance à soi-même et une expérience collective mêlant compétition, plaisir de la langue française et souvenirs d'enfance. Aujourd'hui, avec la participation de Manon Prigent, documentariste et réalisatrice de Tout fout le camp, un podcast en quatre épisodes co-produit par ARTE Radio et l'INA.

L'actualité de Manon Prigent : Tout fout le camp est un podcast en quatre épisodes qui scrute la langue des jeunes d’hier et d’aujourd’hui à partir d'archives audiovisuelles de l'INA et écoute les réactions de ces "jeunes d'aujourd'hui" et de quelques spécialistes du langage. Une coproduction INA-ARTE Radio en ligne depuis le 11 février 2021.

Référence et extrait musical 

  • Extraits de la pièce de théâtre Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, lecture publique diffusée en direct du Musée Calvet le 12 juillet 2007 dans le cadre du Festival d'Avignon sur France Culture. 

Lecture dirigée par François Berreur, réalisation de Marguerite Gateau. Avec : Elisabeth Mazev, Danielle Lebrun, Clotilde Mollet, Laurent Poitrenaux, Bruno Wolkowich.

  • Morceau : "Les enfants terribles" de Philip Glass par Katia & Marielle Labèque - Album Les enfants terribles - Label : Deutsche Grammophon
    L'album est disponible depuis octobre 2020.
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Bibliographie

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Juste la fin du mondeJean-Luc LagarceFlammarion, Paris (Coll. poche), 2020

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