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Illustration des "Fables" de La Fontaine par Emile Gouget, publiées par Lecointe et Pougin, 1834. Collection de la New York Public Library.

Moralité épicurienne dans les "Fables" de La Fontaine / La dictée : "La Peste" d'Albert Camus

59 min
À retrouver dans l'émission

Aujourd'hui, "En français dans le texte" analyse trois des "Fables" de Jean de La Fontaine. Puis, direction l'Estival Camus pour la dictée de Rachid Santaki en compagnie du comédien André Marcon.

Illustration des "Fables" de La Fontaine par Emile Gouget, publiées par Lecointe et Pougin, 1834. Collection de la New York Public Library.
Illustration des "Fables" de La Fontaine par Emile Gouget, publiées par Lecointe et Pougin, 1834. Collection de la New York Public Library. Crédits : Smith Collection/Gado - Getty

En français dans le texte vous propose d’écouter des grands classiques de la littérature française, mais aussi des textes d’histoire ou de philosophie, lus dans la voix de grands comédiens. Des œuvres au programme du baccalauréat, des classes de première ou de terminale, analysées avec le précieux concours des professeurs de l’Éducation nationale.

Aujourd’hui, Jean de La Fontaine avec trois de ses Fables à deux personnages : « Le Héron. La Fille » (VII, 4), « La Laitière et le pot au lait » (VII, 9) et « Le Curé et la mort » (VII, 10).

Moralité épicurienne

Il faut accepter ce que l’on est et ce que l’on a. Il faut essayer de s’inscrire dans un présent certain plutôt que de parier sur un avenir moins sûr. Telle est l’une des leçons principales des Fables que Jean de La Fontaine appelle une « ample comédie», et « dont la scène est l’Univers ». S’empresser de vivre sans remettre à demain, et cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie, comme le dirait un Épicure ou, plus proche de nous, un Ronsard.

Le fabuliste tient tant à cette moralité épicurienne qu’il y revient à plusieurs reprises dans le second recueil des Fables publié en 1678. Les fables doubles « Le Héron. La Fille », « Le Curé et la mort » ou encore « La Laitière et le pot au lait » mettent en scène des personnages négligeant le présent pour se projeter avec désir dans un futur indécis.

Doubles récits dans « Le Héron. La Fille »

Dans la quatrième fable du second recueil, « Le Héron. La Fille », La Fontaine juxtapose deux récits en laissant le soin au lecteur de tirer toutes les analogies. Ici le récit d’un « héron [...] au long bec emmanché d’un long cou » et celui d’une « fille [...] un peu trop fière ». Le fabuliste joue avec les attendus du genre, qui suppose normalement un récit et une moralité pour chaque fable, le « corps » et « l’âme » de l’apologue. 

Pourquoi ce double récit ? Que peut bien apporter le second « conte » ? Est-ce pour le plaisir de la variation ? Ou pour mettre en lumière l’art même du fabuliste et la plasticité d’un genre bref et mineur qui permet de produire de puissants effets ?

Comme l’écrit Patrick Dandrey dans La Fabrique des fables. Essai sur la poétique de Jean de La Fontaine (Klincksieck, 1991 ; réé. PUF, 1996), « le souvenir du premier récit se superpose à chacune des séquences du second » - et le plaisir de la fable double tient bien à cette reconnaissance. On y retrouve en effet le même schéma d’ensemble qui fait passer le sujet principal du dédain à la déception, puisque la fille, d’emblée caractérisée par sa fierté dédaigneuse (v. 35), refuse deux partis, tout comme le héron refusa les tanches puis les goujons, avant de se voir contrainte d’accepter un « malotru » - terme qui renvoie, dans la langue du XVIIe siècle, à une disgrâce physique, et qui évoque bien sûr le « limaçon » finalement rencontré par l’échassier. 

Fille ou héron, homme ou animal : « Ne soyons pas si difficiles : / Les plus accommodants, ce sont les plus habiles : / On hasarde de perdre en voulant trop gagner. ».

La seconde fable cacherait une autre leçon. La pression du temps, chez la fille, est bien aussi celle du désir : le passage du temps dit la montée du désir, et le texte appelle alors une lecture parfaitement grivoise du second apologue. Grivoise, car il apparaît que les nuits de la fille sont un équivalent métaphorique de la promenade du héron. Pour Marc Escola, la fable de la fille est finalement moins l’histoire d’un dédain puni que le drame d’une frustration – en quoi elle n’est donc pas une simple répétition de la fable du héron. La fable double, en somme, recèle donc bien une leçon seconde, que l’on pourrait comprendre ainsi : « hâtez-vous de jouir ». Ainsi formulée, elle apparaît bien comme une leçon épicurienne.

Rêverie et mésaventure dans « La Laitière et le pot au lait »

C’est que cette question de la temporalité, de l’inscription de la jouissance dans le présent, est bien plus complexe qu’il n’y paraît. « La Laitière et le pot au lait », la neuvième fable du livre VII le suggère. La fable met en scène une autre « fille », Perrette qui se laisse aller à la rêverie alors qu’elle se rend au marché. Au lieu de s’inscrire dans un présent certain, Perrette parie sur un avenir moins sûr en imaginant comment faire fructifier son bénéfice initial. Cet avenir est brisé en même temps que la jarre qui contient son lait. Cependant, tout en revenant à travers l’expression célèbre « gros Jean comme devant » sur l’attitude non épicurienne de la jeune fille, La Fontaine regarde avec attendrissement le penchant naturel consistant à laisser son imagination vagabonder. 

« La Laitière et le pot au lait » ajoute au Carpe diem de cette section des Fables une réflexion sur les potentialités de l’esprit humain. Malgré la chute et le difficile retour du réel après une projection imprudente dans un avenir incertain, le récit de la « laitière » nous rappelle aussi le plaisir délicieux (« il n’est rien de plus doux ») de la rêverie. La Fontaine suggère aussi que si le fabuliste s’égare (« Je m’écarte », v. 39) comme Perrette dans l’illusion délicieuse, c’est peut-être en toute humilité, en créature et non en créateur. Vivons et créons en créature épicurienne, quelle que soit notre mésaventure.

Le tragique renversé dans « Le Curé et la mort »  

Cette capacité de création épicurienne ne redoute rien, pas même la fin de vie, comme nous l’apprend la fable 10 du livre VII, juste après le récit de Perrette. « Le Curé et la mort » s’ouvre sur un renversement de deux adverbes : « tristement » (vers 1) laisse place à « gaiement » (vers 3). C’est la mort même qui constitue le pivot d’une comédie en lieu et place d’une tragédie. Au détour d’un faux dévot digne de Molière qui, trop empressé de facturer son acte, rejoint le mort six pieds sous terre, le tragique de l’existence est mis à distance par des périphrases (« qu’on nomme bière » pour « cercueil » au vers 7, « Le paroissien en plomb » : le cadavre qui se trouve dans un cercueil de plomb au vers 33). Par la mention de la fable précédente du « pot au lait », la leçon épicurienne devient aussi drôle que sérieuse. 

Dans ces trois fables, La Fontaine ne se veut pas tant prescripteur d’une conduite donnée, comme chez Ésope ou Phèdre, mais plutôt descripteur des mœurs et des conduites, qu’il se plaît à égayer dans le cadre de petites comédies conçues comme de véritables tableaux.

Lectures par le comédien Jean-Gabriel Nordmann

Jean-Gabriel Nordmann est un comédien, metteur en scène et auteur. Il travaille au théâtre avec de nombreux metteurs en scène comme André Barsacq, Peter Brook, Jorge Lavelli. Il tourne également au cinéma et à la télévision. En 1980, il crée sa compagnie Le Grand Nord, montant entre autres Kafka, Koltès et ses propres pièces. Il enseigne également dans les écoles (Strasbourg, Saint-Étienne...) et dirige des ateliers d'écriture. Il publie également des pièces de théâtre en France et à l'étranger.

  • « Le Héron. La Fille » (VII, 4)
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  • « La Laitière et le pot au lait » (VII, 9)
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  • « Le Curé et la mort » (VII, 10)
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L'analyse croisée des Fables de La Fontaine a été réalisée par Vincent Bierce, professeur en Classes Préparatoires aux Grandes Écoles littéraires & scientifiques, Lycée Claude Fauriel à Saint-Étienne, et Agathe Mezzadri-Guedj, professeure en Classes Préparatoires aux Grandes Écoles commerciales, Lycées Michelet à Vanves et Sainte-Geneviève à Versailles.

>>> Lien vers la page Eduscol du site du Ministère de l'Education, des Sports et de la Recherche. Vous pourrez y trouver les analyses littéraire et grammaticale complètes.

Extrait musical

Dans l'Heure Bleue, plusieurs voix célèbrent celle dont La Grenade est devenue un hymne puissant et féministe. A l’image de la Jane Birkin d’il y a quelques décennies, Clara Luciani pose, malgré sa jeunesse, des mots crus sur le désir féminin. Son nouvel album “Cœur”, disponible le 11 juin 2021, fait aussi la part belle à la sensualité.

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Chroniques

17H36
25 min

La Dictée géante

La dictée de Rachid Santaki : un extrait de "La Peste" d'Albert Camus
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