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L'économie en proverbes
Épisode 7 :

"Il n'y a pas de petites économies"

58 min
À retrouver dans l'émission

Ce proverbe populaire invite à considérer l'accumulation de plusieurs petites sommes comme fondamentalement utile. Entre économie et vertu, morale et avarice, il ouvre aussi une réflexion plus large sur le rôle et les limites de l'épargne au sein du système économique.

Dans L'avare, film de Jean Girault (1980), Louis de Funès incarne Harpagon, un riche veuf dont la fortune représente l'essentiel de son existence.
Dans L'avare, film de Jean Girault (1980), Louis de Funès incarne Harpagon, un riche veuf dont la fortune représente l'essentiel de son existence. Crédits : Patrice PICOT - Getty

Depuis que l'individu a pris réellement conscience de sa propre temporalité, l'épargne apparaît comme un comportement économique essentiel et structurant. Accumuler du capital afin de faire face plus facilement à des dépenses futures imprévues ou de procéder à des investissements sur le long terme semble être une décision rationnelle, vertueuse et utile, permettant aux agents économiques d'assurer leur viabilité au cours du temps. 

En tant qu'économiste, on doit s'abstraire de tout jugement moral. Dans l'histoire des idées, il y a un tournant, qu'on pourrait dater à partir de David Hume au XVIIIème siècle, qui correspond à la querelle autour du luxe. Celle-ci implique la question des dépenses excessives par rapport à un souci d'épargne. Il ne s'agit donc pas de se demander si c'est bien ou mal, si c'est un vice ou une vertu. Il s'agit surtout de se demander si c'est utile ou inutile pour la société. Pascal Combemale 

Un concept, plusieurs visions

Les économistes classiques voyaient l'épargne comme un moyen permettant de stimuler la production, de par le réinvestissement quasi continue des profits au sein de la machine économique. Selon la théorie de "Loi des débouchés" de Jean-Baptiste Say (1803), un "excès" d'épargne ne peut donc pas apparaitre comme un instrument limitant les débouchés étant donné que "toute offre créée sa demande".

Cependant, bien que la non consommation immédiate de son revenu personnel ou national n'est pas vu comme fondamentalement négatif pour l'animation du système économique, une forme d'épargne apparaît, aux yeux des classiques, comme socialement improductive : la thésaurisation. Cette accumulation personnelle d'argent, menée hors des circuits économiques, est donc considérée comme un acte d'avarice et un désir de monnaie "pour elle-même". 

Au contraire, Keynes considère la relation épargne-stabilité économique de manière diamétralement opposée. Pour l'économiste, l'épargne est à la fois un véritable bienfait à l'échelle individuelle, mais représente aussi un déséquilibre à l'échelle globale étant donné que les revenus issus de l'épargne ne se convertiraient pas nécessairement en revenus de consommation ou d'investissement.

Keynes énonce ça à une époque, les années 1930, où l'économie est en crise, étant donné qu'elle se caractérise par un sous emploi des capacités de production. C'est donc, effectivement, une situation où les entreprises sont avant tout confrontées à un problème de débouchés. Dans ce cas de figure, on peut légitimement penser que si les agents augmentent leur épargne, on peut craindre que cela se traduise par une réduction des débouchés pour les entreprises. On parle alors de "paradoxe de l'épargne". Ce paradigme décrit le fait que si des agents décident d'augmenter leurs revenus au travers de l'épargne, du fait du déficit de débouchés, les entreprises auront moins d'activités et distribueront moins de revenus. Le revenu des agents qui va donc diminuer et ils vont ainsi s'appauvrir alors qu'ils cherchaient, dans un premier temps, à s'enrichir au travers du mécanisme de l'épargne. Pascal Combemale 

Épargner pour compenser

Que se soit avec Friedman et sa "théorie des revenus transitoires", Modigliani et sa "théorie du cycle de vie" et les théories comportementalistes, la littérature économique continue d'explorer la question de l'épargne en vue de comprendre ce qui incite, motive les individus à y procéder, quelles situations les conduit à épargner moins ou au contraire davantage. À l'heure actuelle, la "consommation différée" liée à l'épargne apparaît d'autant plus comme un sujet absolument structurant, au sein d'un environnement économique global dont la succession de plus en plus fréquente de crises, le rend plus instable et incertain.

Au regard des travaux de Friedman, Modigliani et Becker, le premier motif d'épargne est lié à un arbitrage temporel intérieur. Il s'agit, le plus souvent, de préparer au mieux sa retraite. C'est ce qu'on appelle la prévoyance, qui permet donc de maintenir son niveau de consommation antérieure, même durant la retraite. Vous avez aussi des motifs liés à  l'incertitude. L'épargne sert ici à compenser des risques financiers futurs. Luc Arrondel 

L'appréhension de l'épargne en tant que système de pensée, que fait historique et spirituel, mais aussi en tant qu'élément constitutif d'une morale, est tout aussi importante afin de mieux comprendre ce phénomène dans toute sa complexité.

L'avarice, comportement généralement associé à cette idée de mettre de coté ses propres revenus, a donc été longtemps condamné par la morale chrétienne. Saint-Augustin dépeint l'avare comme un être asocial qui met en péril la communauté en empêchant le partage. L'éthique protestante, fondée sur un rapport de prédestination voyant positivement l'enrichissement et l'ascétisme, remettra par la suite en cause ce paradigme. 

Freud comparait l'épargne à la constipation. Si on regarde les différentes natures d'épargne, il y a "l'épargne pour soi", qui fait référence à cette idée de prévoyance et de précaution.                    
Le fait de détenir un patrimoine et d'en avoir de plus en plus vous procure une utilité de plus en plus importante; ce qui dépasse clairement la traditionnelle loi de décroissance de l'utilité marginale. Quand on est effectivement avare, il faut donc détenir de plus en plus d'argent pour maintenir votre niveau de satisfaction.  Luc Arrondel 

Aujourd'hui, alors que le taux d'épargne des français représente 21,4% de leur revenu disponible brut, la responsabilité des individus par rapport à leur propre argent est clairement valorisée, dans un contexte où le primat de l'austérité budgétaire commence à peine à reculer au profit d'une nouvelle politique de dépenses publiques prises dans le cadre des plan de relance à l'issue de la crise sanitaire.

Pour comprendre l'épargne et son évolution au sein des structures économiques et des positionnements moraux, nous avons le plaisir de recevoir Luc Arrondel, économiste, chercheur au CNRS et professeur à la Paris School of Economics et  Pascal Combemale, professeur de sciences économiques et sociales en classes préparatoires au lycée Henry-IV, directeur de la collection Repère. 

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