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L'économie en proverbes
Épisode 6 :

"L'argent ne fait pas le bonheur"

58 min
À retrouver dans l'émission

Au moment où l'économie prend de plus en plus en compte les émotions dans la compréhension de ces propres phénomènes, de nombreuses études ont été menées pour mieux connaitre l'impact de la croissance économiques et des revenus sur le niveau de bien être des individus.

L'argent participe-t-il au bonheur? C'est ce que l'économie comportementale cherche à comprendre depuis les années 1950.
L'argent participe-t-il au bonheur? C'est ce que l'économie comportementale cherche à comprendre depuis les années 1950. Crédits : Allegory of Worldly Riches with the Scene of the Death of the Rich Man, 1600, Christian van den perre - Getty

Dès ses origines, la littérature économique a très vite été dominée par l'idée selon laquelle les individus feraient preuve de rationalité dans leur choix de consommation ou d'investissements. Reprise par les économistes néo-classiques, la conception théorique d'un Homo œconomicus, dont les processus de décisions seraient simplement guidés par la raison et la maximisation des profits, semble pourtant s'être invalidée au regard d'une nature humaine emplie d'émotions et de contradictions. 

Dès le XVIIIe siècle, l'économiste et philosophe libéral Jeremy Bentham apparaît comme le précurseur de "l'économie du bonheur", c'est à dire d'un champ d'étude qui prend alors pleinement en compte l'influence des émotions, positives ou négatives, dans la poursuite d'intérêts économiques.

Une théorie "trop parfaite"

Cependant, c'est véritablement à partir des années 1950, au moment de la montée en puissance de l'influence des études expérimentales de psychologie sur l'économie, que l'édifice rationaliste des théories économiques classiques commence à être remis en cause. En 1949, l'économiste James Duesenberry développe, pour la première fois, l'idée que le niveau de consommation d’un individu est principalement influencé par les comportements de consommation de ses proches et non par le niveau de son revenu réel, ce qui déconstruit pleinement la conception de Homo œconomicus. La "rationalité limitée" des individus, développée par Herbert Simon, commence donc pleinement à émerger. 

Il s'agit d'un élément important qui montre que le modèle de l'individu Homo economicus est trop parfait pour être vrai. Quelqu'un qui est parfaitement lucide et qui connaît son intérêt n'existe pas en réalité, étant donné que nous n'avons pas les ressources cognitives suffisantes pour réaliser l'ensemble de ces calculs, comme pourrait le faire un ordinateur hyper puissant. Ainsi, il apparaît au contraire logique de ne pas passer son temps à tout optimiser lorsque l'on achète car notre temps, nos ressources cognitives ainsi que notre rationalité sont tout simplement limitées. Le concept d'Herbert Simon ne se rattache donc pas à l'irrationalité, mais fait plutôt référence au fait, qu'en tant qu'être humain, nous avons nos propres limites, contraintes et biais. Claudia Senik 

C'est à partir des années 50 qu'on commence à véritablement développer les outils permettant de mesurer le bonheur et les émotions. Avant cette période, l'émotion avait pourtant mauvaise presse. Elle était vue comme quelque chose lié au féminin et donc comme quelque chose de négatif auquel il ne fallait pas trop s'intéresser. Mais c'est vraiment à partir du moment où se met en place des techniques sophistiquées permettant de les mesurer que cette vision est remise en cause. Emmanuel Petit

La nature humaine éternellement insatisfaite

Fort de méthodes statistiques de plus en plus légitimes et vérifiées, permettant alors de "mesurer", scientifiquement, des données aussi subjectives que le bonheur ou la satisfaction des individus, l'économiste Richard Easterlin est le premier, en 1974, à s'interroger sur les liens profonds qui relient la croissance économique et le bonheur. Au regard de ses conclusions, le bien-être des individus ne serait pas profondément et durablement relié à la hausse de leurs revenus. Ce paradigme serait principalement lié au fait que le niveau de leur exigence augmente parallèlement à leurs revenus, mettant ainsi en lumière une nature humaine éternellement insatisfaite.

En économie, quand on représente généralement l'utilité que l'on retire de la consommation de quelque chose, cela décroit au cours du temps. La relation représente entre le revenu et le bonheur fonctionne de la même manière : cela augmente vite au début, puis cela ralentit de plus en plus. Pourtant, on ne peut pas dire que cela baisse ou stagne complètement. Cela s'explique en partie par la forte corrélation entre le niveau du revenu par habitant et l'espérance de vie à la naissance, le niveau d'éducation, le poids des dépenses de santé dans le PIB; notions qui participent alors pleinement au bien être des individus. Claudia Senik

De plus, au regard de la "théorie de l'écart", la comparaison de sa propre situation financière avec celles des autres apparaît comme un des traits majeurs du comportement humain. Cette idée met ainsi en évidence que pour la plupart des individus, de par ces paramètres de comparaison et d’accoutumance, leur satisfaction ou leur insatisfaction se nourrit plus de l’écart entre leur revenu et celui du reste de la population que d’une hausse absolue de leur pouvoir d’achat. Une étude menée en 1998 posait la question suivante aux personnes interrogées : préféraient-elles gagner 50 000 euros et les autres 25 000 euros ou plutôt gagner 100 000 euros et les autres 200 000 euros ? Plus de 50% des individus avaient choisi la première option, ce qui montre qu’ils définissent leur niveau de bonheur non pas en fonction d’un référentiel absolu (100 000 est naturellement supérieur à 50 000 euros) mais d’un référentiel relatif (le fait de gagner 25 000 de plus que les autres).

Le niveau de bien-être indexé à la croissance

De nouvelles études ont toutefois récemment participé à la réhabilitation de la croissance et de son influence sur le niveau de bonheur des individus, notamment de par le fait que les investissements étatiques dans les services publics permettent de mieux répartir les richesses obtenues et que les périodes d'expansion économiques renforcent l'espoir des individus de connaitre un enrichissement futur. Inversement, dans les moments de crises, les économistes ont noté une augmentation des cas de dépression au sein de la population. 

Plus on est riche, plus il apparaît évident que l'on est heureux. Les pays riches et les ménages aisés ont des niveaux de satisfaction largement plus élevés que ceux que des pays pauvres et des ménages précaires.

Cependant, la déconnexion des courbes du bonheur et de croissance dans certains pays, comme aux États-Unis et en Chine, montre que la hausse des revenus ne fait pas tout. La prise en compte des inégalités, de l'isolement social, de la générosité et du gain de temps libre ou de repos font partis de ces paramètres qui conditionnent également le bien-être des individus. 

La question du temps libre est pleinement liée à celle de l'émotion, parce qu'il s'agit d'un partage entre sa vie privée et sa vie publique.                
Par ailleurs, au niveau des inégalités, le fait que la perception de l'inégalité ne serait pas la même aux États-Unis et en Europe montre clairement qu'il y aurait des cultures émotionnelles différentes. Ainsi, cela déplace l'idée que l'émotion est simplement un phénomène intérieur au profit d'une vision de l'émotion qui se construirait alors pleinement à partir de sa mise en relation avec son environnement social et culturel beaucoup plus large. Emmanuel Petit

Pour comprendre les liens entre bonheur et économie, nous avons le plaisir de recevoir en studio Claudia Senik, professeure à la Sorbonne et à l’école d’économie de Paris, directrice de l’observatoire du bien être au CEPREMAP et Emmanuel Petit, économiste des émotions, professeur de sciences économiques à l’Université de Bordeaux, membre du Groupe de recherche en économie théorique et appliquée (Gretha) en duplex depuis Bordeaux.

Références sonores 

  • Lecture d'un extrait des Bienfaits de Sénèque par Tiphaine de Rocquiny 
  • Interview de Herbert Simon, artisan du concept de "rationalité limitée" en économie 
  • Extrait de Topaze de Marcel Pagnol (1951) : "le mépris des proverbes, c'est le commencement de la fortune"
  • Les jeunes et l’argent en 1965 :  “l’argent fait le bonheur”, INA 
  • Lecture d'un extrait de Résistance au gouvernement civil d'Henry David Thoreau (1849) par Tiphaine de Rocquiny  

Références musicales

L'argent ne fait pas le bonheur - Les Parisiennes (1966)

Song for Agnès - Pond (2021)

Chroniques
14H54
3 min
Le Pourquoi du comment : économie et social
Comment faire payer aux autres nos propres prises de risques ?
Intervenants
  • professeure d’économie à Sorbonne Université et à l'École d'économie de Paris. Elle dirige l'Observatoire du bien‐être du CEPREMAP et est directrice adjointe du CEPREMAP (Centre pour la Recherche Economique et ses Applications).
  • professeur de sciences économiques à l'université de Bordeaux
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